Assad a gagné sa guerre, mais la paix est encore loin

L’année de la victoire de Bachar el-Assad ? Oui, dans une certaine mesure. En 2018, le régime syrien a multiplié les succès : reconquête de territoires, annihilation – presque complète – des forces rebelles, retrait américain et début de normalisation avec les pays arabes. Le bilan de Damas est plus que positif et résume quelque part un constat général : grâce à ses alliés russes et iraniens, le régime syrien a gagné sa guerre contre la révolution. La page est toutefois loin d’être tournée, et il n’est pas encore venu le temps de parler de la reconstruction. Et pour cause : non seulement d’autres guerres sont encore en cours en Syrie, impliquant plusieurs acteurs régionaux, mais surtout le régime semble bien incapable de gagner la paix. Ou même tout simplement de survivre sans la perfusion russo-iranienne.

Sept ans après le début d’un conflit sanglant qui a fait plus de 360 000 morts et contraint des millions de personnes à l’exode, le régime règne sur plus de 60 % du territoire. Depuis la chute d’Alep fin 2016, les bastions rebelles ont été reconquis les uns après les autres par les forces de Bachar el-Assad et de ses alliés. Ces victoires contre le « terrorisme » – selon la terminologie du régime baassiste – ont laissé un pays exsangue et mis l’opposition politique et armée K.-O. Ainsi, l’offensive de la Ghouta orientale en février 2018, bastion jouxtant les portes de Damas et assiégé depuis 2013, qui entraînera sa chute après 34 jours d’une offensive sanglante, va contraindre des centaines de milliers de personnes à fuir, dont une grande partie vers Idleb. Suite à une nouvelle utilisation du gaz toxique imputée au régime sur la population de Douma, les Occidentaux vont décider d’intervenir en procédant à des frappes contre des infrastructures de l’armée syrienne en avril, afin de détruire ses capacités chimiques. L’intervention sera jugée par beaucoup comme une petite claque sur la joue de Damas, et l’opposition voit depuis son moral chuter davantage et la révolution creuser sa tombe dans l’indifférence générale. Car cela n’empêchera aucunement les fiefs rebelles de tomber comme des châteaux de cartes.

 

(Lire aussi : Le retour de la Syrie sur la scène diplomatique, pas à pas)

Idleb et son rif

 

Après la Ghouta, ce sera ensuite au tristement célèbre camp palestinien de Yarmouk de tomber en mai. Puis Deraa, le berceau de la révolte, en juillet. Cette région méridionale est stratégique pour le régime car elle borde la Jordanie et a toujours été une plaque tournante pour les échanges commerciaux de la Syrie. Échanges qui ont repris il y a trois mois, après la réouverture de la frontière avec ce pays voisin. Les différents groupes rebelles en présence, dans la Ghouta, à Yarmouk et à Deraa, ont été face à une alternative : regagner Idleb ou rendre les armes en prenant part aux accords de réconciliation, écrans de fumée qui s’apparentent davantage à une capitulation.

Idleb est devenue le dernier chef-lieu de l’insurrection anti-Assad, accueillant en son sein plus de 3 millions d’habitants, civils et groupes armés. Idleb et son rif sont depuis plusieurs années dans le collimateur des forces pro-Damas. La région dominée par Hay’at Tahrir al-Cham (HTC), une coalition jihadiste formée par l’ex-branche d’el-Qaëda, a été pendant près de trois ans régulièrement bombardée par les aviations syrienne et russe. Bien qu’elle fasse partie, depuis septembre 2017, des quatre « zones de désescalade » mises en place à travers le pays pour faire reculer les violences, les accords excluent les zones contrôlées par l’État islamique (EI) et HTC.

Cette pseudo-accalmie qui gagne le pays en 2018, c’est le régime qui va en être le premier bénéficiaire, profitant de l’occasion pour consolider son emprise sur la capitale et ses environs, mais aussi sur sa frontière avec la Jordanie, en prétextant la présence des factions jihadistes précitées. Avec la chute des derniers bastions de l’opposition, Idleb est désormais dans le viseur du régime et de ses alliés. Les habitants, qui craignent plus que tout un siège, manifestent de semaine en semaine, alors que la pression internationale s’est intensifiée afin d’éviter un nouvel Alep. Un accord signé à Sotchi le 17 septembre entre Moscou et Ankara, parrain des rebelles, va permettre de repousser l’imminence d’une offensive des forces de Bachar el-Assad. Un répit qui ne saurait cependant durer très longtemps, au vu de la fragilité du cessez-le-feu.

Épines

Une autre région a été, est l’est bien plus encore aujourd’hui, sous le feu des projecteurs. Mi-janvier 2018, Ankara lance une offensive baptisée « Rameau d’olivier », visant à reprendre Afrine des mains des forces kurdes du PYD (Parti de l’Union démocratique), qu’elle considère comme l’extension en Syrie du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, labélisé par Ankara de « terroriste »). Les Kurdes seront repoussées vers l’est du pays et le drapeau turc planté à Afrine le 18 mars.

Pour mener à bien ses objectifs de « nettoyage » de sa frontière, Ankara dispose de milliers de combattants issus de l’Armée syrienne libre, qu’elle labélisera un peu plus tard en Armée nationale, qui espèrent en échange récupérer les villages arabes tombés aux mains de Kurdes les années précédentes. Le président turc martèle depuis son souhait de chasser les terroristes kurdes, et ce bien au-delà de la rive est de l’Euphrate. La course contre la montre est enclenchée depuis l’annonce il y a quelques semaines du retrait américain de Syrie, qui ne laisse aux forces kurdes guère de choix de repli ; une situation qui pourrait permettre au régime de récupérer plusieurs villes-clés du Nord en échange d’une protection, ou bien à la Turquie de contrôler une partie conséquente du territoire syrien.

Les groupes paraétatiques, que ce soient les Kurdes, les jihadistes ou les rebelles, perdent en importance au profit des puissances régionales qui transforment la nature du conflit. C’est la Russie, la Turquie, l’Iran et Israël qui dictent désormais le jeu. Malgré le retrait de son allié américain, Israël est décidé à poursuivre ses raids aériens contre les intérêts iraniens en Syrie afin d’endiguer son expansion. Les interventions turques et israéliennes sont les deux dernières grandes épines militaires dans les pieds de l’axe prorégime.

Vœu pieu

La guerre syrienne n’est pas encore terminée. Les combats ont laissé la Syrie en ruine, et le coût des destructions s’élève à 400 milliards de dollars, selon l’ONU. Des villes et localités entières ont été presque entièrement rasées, et les infrastructures du pays ont besoin d’être réhabilitées. Bachar el-Assad s’est engagé à faire de la reconstruction sa « première priorité », mais, tant qu’il n’y aura pas de solution politique, cet objectif restera un vœu pieux. Les Occidentaux ont en effet affirmé qu’ils ne financeraient pas la reconstruction tant que les conditions de la paix ne sont pas réunies. Or, on ne compte plus les rounds de négociations à Astana ou à Sotchi, processus qui concurrencent celui de Genève, mais qui patinent tout autant. La réouverture de l’ambassade émiratie à Damas, qui devrait en appeler d’autres, marque toutefois une victoire diplomatique importante pour le régime qui peut espérer, à moyen terme, normaliser ses relations avec les pays arabes, dont l’objectif principal reste de contrer l’influence iranienne dans ce pays.

(Lire aussi : Bachar el-Assad, sur le chemin d’un (léger) retour en grâce ?)

Cinq millions et demi de Syriens vivent aujourd’hui hors du pays, et malgré les appels du pied des autorités syriennes, leur retour n’est pas prévu de sitôt. Leurs arguments sont souvent les mêmes : leur maison a été détruite, ils ne voient pas d’avenir en Syrie, ils ont peur des représailles du régime et les jeunes craignent surtout d’être enrôlés dans l’armée. Mais aussi, et surtout, Bachar el-Assad est encore là…

 

 

 

Caroline HAYEK/OLJ

 

 

Source : L’Orient Le Jour (Liban) – Le 05 janvier 2019

 

 

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