Turquie-Arabie : histoire récente d’une rivalité dans la maison sunnite

L’affaire Khashoggi pourrait provoquer une crise sans précédent entre Riyad et Ankara.

 

Il y a péril en la demeure sunnite. Avec l’affaire Khashoggi, tous les ingrédients sont réunis pour qu’éclate une crise sans précédent entre les deux grands leaders du monde sunnite, la Turquie et l’Arabie saoudite. La disparition du journaliste saoudien, qui aurait été tué dans le consulat de son pays à Istanbul, selon des responsables turcs, pourrait provoquer une rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Cela constituerait un véritable tournant, alors qu’Ankara et Riyad ont cherché à ménager leur relation ces dernières années malgré de nombreux désaccords.

Une concurrence à la fois politique et religieuse dicte historiquement les relations entre les deux pays. L’Empire ottoman, successeur des différents califats après la mort du Prophète, contrôlait la région du Hijaz, où se trouvent les villes saintes musulmanes de Médine et de La Mecque, depuis 1517. L’émirat de Dariya, premier État saoudien fondé sur l’alliance entre le théologien Mohammad ibn Abdelwahhab et l’émir Mohammad ibn Saoud, conquiert ces deux villes en 1803. Le sultan ottoman se considérant comme le dirigeant de l’oumma, la communauté des musulmans, il ordonne à l’Égypte ottomane de reprendre ces territoires contrôlés par un État qui conteste non seulement son autorité mais aussi la suprématie doctrinale de l’école hanafite. L’exécution en 1818 à Istanbul de ses leaders religieux et politiques marque la fin de l’émirat de Dariya.

Deux camps

Aujourd’hui encore, les deux pays se disputent le titre de parangon de l’islam politique sunnite. « Ce n’est pas vraiment une rivalité, mais plutôt le fait que les deux pays ont un rôle-clé à jouer dans le monde musulman sunnite », nuance pour L’Orient-Le Jour Kristian Coates Ulrichsen, chercheur sur le Moyen-Orient à Chatham House. L’arrivée au pouvoir, au début des années 2000, de Recep Tayyip Erdogan et de son parti, l’AKP, proche de la confrérie des Frères musulmans, a relancé la concurrence politico-religieuse avec le royaume wahhabite, qui a atteint son paroxysme dans les années 2010 avec l’éclatement des printemps arabes. Alors qu’Ankara a cherché à propager son modèle politique dans tout le monde arabe, Riyad a très vite pris le leadership de la contre-révolution, craignant notamment que l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans dans plusieurs pays arabes ne finisse par déstabiliser le royaume. Les deux pays se sont retrouvés dans des camps opposés en Égypte, en Libye, et dans une moindre mesure en Tunisie. Seul le cas syrien les a réunis, mais, là encore, avec des motivations différentes. L’Arabie saoudite a vu dans la révolution syrienne l’occasion de sortir ce pays du giron iranien. Ankara s’est positionné pour sa part au bout de quelques mois comme le parrain de la rébellion opposée à un régime répressif. Les deux mastodontes sunnites ont chacun soutenu des groupes rebelles différents et ont participé, tout comme le Qatar, à la division et à la radicalisation de l’opposition syrienne. Il aura fallu attendre le printemps 2015 pour qu’un rapprochement significatif ait lieu entre Riyad et Ankara, permettant dans la foulée aux rebelles de reprendre la province d’Idleb et de menacer la région de Lattaquié.

(Pour mémoire :  Rien ne va plus entre l’Arabie saoudite et la Turquie)

Qatar, Iran

Entre-temps, la relation turco-saoudienne avait vécu son pic de tension à l’été 2013, au moment du coup d’État du général Abdel Fatah al-Sissi contre le président Mohammad Morsi, issu de la confrérie des Frères musulmans. Recep Tayyip Erdogan avait alors dénoncé un « complot international », tandis que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis avaient soutenu financièrement le nouveau raïs égyptien. Les deux alliés du Golfe considèrent les Frères musulmans comme un groupe terroriste et comme une menace existentielle. C’est l’une des raisons qui les ont poussés à imposer un blocus contre le Qatar en juin 2017, qu’ils accusent de soutenir « des groupes terroristes », dont la confrérie, et d’être trop complaisant envers l’Iran.

La Turquie a pour sa part volé au secours du Qatar, avec qui elle entretient de bonnes relations aux niveaux politique et commercial, avec l’approbation rapide du Parlement turc de l’envoi de troupes supplémentaires dans sa base militaire au Qatar, et l’envoi de vivres pour assurer la sécurité alimentaire de l’émirat. M. Erdogan a appelé à la levée totale du blocus contre ses « frères qataris ». La fermeture de la base militaire turque était d’ailleurs l’une des treize conditions de Riyad et de ses alliés présentées à Doha en échange de la levée du blocus.

Autre sujet de divergence, la coopération turco-iranienne en Syrie. Quoique limitée en grande partie à une coopération tripartite parrainée par la Russie, Riyad voit d’un mauvais œil la coopération de son concurrent sunnite avec celui qu’il considère comme son principal ennemi.

Pragmatisme

Les relations ne sont pas au beau fixe, mais les deux pays ont cherché à limiter les dégâts. « Les rapports entre la Turquie et l’Arabie saoudite ne se sont pas détériorés aussi fortement que ceux entre la Turquie et les Émirats arabes unis. Les Saoudiens et les Turcs ont compris de manière pragmatique que chaque pays était un acteur trop important dans le monde musulman sunnite pour permettre aux tensions géopolitiques d’affecter les relations bilatérales », analyse M. Ulrichsen.

Ni le roi ni le prince héritier n’ont assisté en mai 2018 au dernier sommet de l’Organisation de la coopération islamique, où la Turquie s’est présentée comme le fer de lance de la cause palestinienne. Quelques semaines auparavant, le puissant groupe télévisé saoudien MBC avait annoncé qu’il allait arrêter de diffuser l’ensemble des séries turques diffusées sur ses chaînes. Ces séries télévisées, très populaires auprès du public arabe, étaient vraisemblablement perçues par Riyad comme un outil du soft power turc. Quelques jours plus tard, le prince héritier saoudien Mohammad ben Salmane (MBS) avait décrit la Turquie comme faisant partie d’un « triangle du mal », dont les deux autres sommets étaient l’Iran et les groupes jihadistes, lors d’une conversation avec le quotidien égyptien al-Shorouk au Caire.

Dans le même registre, le ministre émirati des Affaires étrangères avait partagé un tweet datant de décembre 2017 soutenant que les forces de Fakhreddine Pacha « avaient commis un crime contre les habitants de la ville du Prophète », lors de la défense par ce dernier de Médine, alors assiégée par une force arabo-britannique durant la Première Guerre mondiale. Le tweet dénonce « les vols, les kidnappings et des déportations », et se termine par : « Voilà les ancêtres d’Erdogan et voilà leur histoire avec les Arabes musulmans. » Le président turc avait répondu quelques jours plus tard lors d’un meeting à Ankara, demandant au ministre émirati : « Où étaient tes ancêtres quand Pacha défendait Médine ? » et affirmant que « les Arabes sont nos frères. Cela dit, certains dirigeants arabes tentent de cacher leur incompétence et même leur trahison derrière leur hostilité ».

David NASSAR | OLJ
Source : L’Orient Le Jour (Liban)

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