Une certaine idée du paradis

«Détendez-vous, le paradis est peut-être dans une plage, au milieu des vagues et des corps brûlants de soleil et de désir».

Nous vivons une époque compliquée, où tout le monde opine et donne de la voix. Parce que tout le monde est «chargé» politiquement, religieusement… Trop de bruit, trop d’aigreur, de susceptibilité, de cicatrices mal refermées, de conflits larvés.

Alors on fait attention à ce qu’on dit, ce qu’on fait, où on met les pieds.

C’est dommage. Parce que, du coup, on oublie de revenir à des choses essentielles. Comme le plaisir. Qui est simple quand on a 20 ans, n’est-ce pas, et que l’on a toute la vie devant soi. Et le plaisir, quand l’été arrive, c’est la plage, les vagues, le soleil, les rencontres, les sorties en groupe et toutes les promesses de la beauté extérieure…

Dans son nouveau film, le Franco-Tunisien Abdellatif Kechiche filme un été infini, qui ne se termine jamais. Nous suivons Amine, qui revient de la capitale pour vivre un été tranquille dans sa petite ville natale, en bord de mer. Amine, ça peut être n’importe qui. Garçon sensible, il suit des études de médecine, écrit des scénarios et se prend de passion pour la photo. Il a 20 ans.

«Mektoub my love» se déroule en France sur la plage de Sète, celle que chantait George Brassens et qui a vu débarquer des générations de Maghrébins. Mais il pourrait se dérouler sur la plage de Tanger, Sousse ou Alexandrie, autres lieux de brassage et terres de voyage. C’est partout pareil. Ici et là-bas. Dans le passé, aujourd’hui ou encore demain.

Parce qu’il n’y est question que de jeunesse, de vagues, de corps en maillots de bain, de garçons et de filles, de boites de nuit, de pistes de danse, de flirts, de plaisirs éphémères et non coupables.

En trois heures de cinéma, il ne se passe rien ou si peu de choses. Pas de drame, de conflit, de stress, de surenchère dramatique. La vie est comme une équation mathématique qui tend vers l’infini. Et le temps reflue comme les vagues.

Après avoir tant filmé les tourments intérieurs avec des films électriques comme «La Faute à Voltaire», «La vie d’Adèle», «La Vénus noire» ou le formidable «La graine et le mulet», Kechiche s’offre ici une expérience déstressante au possible. Un bol d’oxygène en bord de mer, en pleine campagne, au milieu de la famille et des amis, dans un arrière-pays qui ressemble à celui qu’on a dans la tête.

C’est beau à en pleurer. Nous sommes au milieu d’une communauté multiculturelle, mixte, mais qui ne stigmatise personne. Chacun mène sa vie sans complexe. Les mères arabes sont affranchies de tous les poids. Leurs enfants mènent la vie qui leur plait. Ils sont libres de leurs corps, de leurs envies.

Un beau film peut avoir des vertus apaisantes. Il peut vous prendre en douceur, l’air de rien, comme ça vient. C’est le cas de «Mektoub», un film «traître» qui peut vous arracher une larme au moment où vous l’attendez le moins.

Kechiche vient de faire un film sur la génération 20 ans. Un hymne à la vie et à la beauté infinie des petites choses. Un film sur les 20 ans, mais qui fera pleurer et rêver ceux qui n’ont plus 20 ans depuis longtemps.

Comme si le cinéaste disait aux aigris, agités et stressés que nous sommes: «Détendez-vous, le paradis est peut-être dans une plage, au milieu des vagues et des corps brûlants de soleil et de désir».

Ne ratez pas ce film sur l’été infini. Votre été n’en sera que plus beau.

Karim Boukhari

Source : Le 360.ma (Maroc) – Le 11 août 2018

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