Sidney Poitier : Devine qui vient gagner l’Oscar

En ce début d’année 1968, l’acteur le plus populaire au box-office américain est noir et à l’affiche de trois longs-métrages qui concourent pour la statuette du meilleur film. Mais ses rôles, rassurants pour le spectateur blanc, font polémique.

Lorsque l’actrice Anne Bancroft ouvre l’enveloppe et annonce, dans un grand éclat de rire, le vainqueur de l’Oscar du meilleur acteur, la salle du Civic Auditorium de Santa Monica (Californie) explose en applaudissements. Sidney Poitier bondit de son fauteuil, frac impeccable, et, sourire aux lèvres, va chercher son trophée reçu pour Le Lys des champs, de Ralph Nelson. On est en  1964 et jamais auparavant la récompense n’avait été attribuée à un comédien noir. L’envoyé spécial de Time notera :  » Poitier est si beau qu’il a rendu livides les comédiens blancs assis à côté de lui. « 

Poitier était une formidable devanture pour la communauté noire américaine. Mais à 37  ans, il était la seule star de couleur à Hollywood. Peu après son Oscar, il résumait ainsi la situation dans un entretien au quotidien professionnel Variety :  » Pourquoi me parle-t-on toujours de ma négritude et jamais de mon métier d’acteur ? «  A l’époque, le combat était quotidien pour que davantage de Noirs apparaissent sur les écrans, et c’est l’organisation de défense des droits civiques, l’influente National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), qui le menait face à la puissante industrie du cinéma.

Quatre ans ont passé depuis l’Oscar de Sidney Poitier. Peu de choses ont changé à Hollywood, si ce n’est qu’en  1968 la  » négritude  » de l’acteur est devenue un sujet de débat au sein même de sa communauté. Fin 1967, trois films avec l’acteur en vedette (Devine qui vient dîner, de Stanley Kramer, Les Anges aux poings serrés, de James Clavell, et Dans la chaleur de la nuit, de Norman Jewison) terminent respectivement aux troisième, huitième et onzième places du box-office américain. Ce qui lui vaut d’être désigné comme la star la plus populaire au box-office, devant Steve McQueen et Paul Newman, dans un sondage auprès des exploitants de salles de cinéma aux Etats-Unis.

L’acteur américain n’aura jamais le temps de savourer ce sacre. Sorti en décembre  1967 à New York, puis en janvier  1968 dans le reste des Etats-Unis, Devine qui vient dîner mobilise le débat public. La figure de Poitier devient un objet de polémique. Une partie de la presse américaine brocarde le comédien pour son rôle de médecin brillant, présenté par sa fiancée blanche à ses futurs beaux-parents, un gendre idéal et irréel dont la perfection venait, selon beaucoup, masquer sa négritude. Le mensuel Harper’s, sous la plume de Robert Kotlowitz, stigmatise un film qui insulterait les ghettos :  » Je n’aimerais pas découvrir Devine qui vient dîner dans un cinéma de Watts ou d’Harlem, où il pourrait être accueilli par des jets de pierres par les jeunes Noirs. « 

 » Ce débat est d’autant plus injuste, estime Nelson George, l’auteur de Blackface (Harper Collins, 1994, non traduit), l’un des meilleurs livres sur le cinéma noir américain, que Poitier était impeccable en inspecteur face à un shérif raciste du sud des Etats-Unis dans Dans la chaleur de la nuit. C’est un rôle où il ne s’appuie pas sur son charme habituel et pose clairement la question raciale. Il est éblouissant dans ce film. «  » Même George Wallace aimerait ce Nègre « , déclare H. Rap Brown, le  » ministre  » de la justice du Black Panthers Party, à propos du rôle de Poitier dans Devine qui vient dîner. Ex-gouverneur de l’Alabama, George Wallace, partisan de la ségrégation raciale, était candidat à l’élection présidentielle de 1968 sous la bannière de l’American Independent Party.

 

 » J’étais un “Oncle Tom” « 

 

 » Le problème, écrira Poitier dans son autobiographie, The Measure of a Man (Harper San Francisco, 2000, non traduit), se résumait désormais à la question de savoir pourquoi je n’étais pas plus en colère ou plus conflictuel. De nouvelles voix s’exprimaient au nom des Afro-Américains : Stokely Carmichael, H.  Rap Brown, les Black Panthers. Une certaine manière de voir s’imposait désormais selon laquelle j’étais un Oncle Tom et même un Nègre de service en raison de mes rôles, qui offraient un visage rassurant au spectateur blanc, incarnant le Nègre de noble extraction”, correspondant au fantasme du libéral blanc. Concrètement, j’étais remis en cause pour avoir incarné des individus exemplaires : le jeune ingénieur devenu instituteur dans Les  Anges aux poings serrés, le policier de la brigade criminelle sorti de Philadelphie et plongé dans le Sud dans Dans la chaleur de la nuit, le jeune médecin venu demander la main de la fille de Spencer Tracy et de Katharine Hepburn. Soit, à chaque fois des personnages apparaissant comme des parangons de vertu. Quel était le message ici ? Que les Noirs seront acceptés par la société blanche quand ils seront deux fois plus blancs que les diplômés des plus grandes universités ? Que les Noirs doivent incarner un rôle qu’ils ne peuvent tenir ? Ou, tout simplement, que la société noire révèle – et c’est bien entendu le cas – des individus raffinés, éduqués, intelligents et que la société blanche doit se mettre au diapason de cette réalité ? « 

La cérémonie des Oscars est prévue le 8  avril 1968. Devine qui vient dîner et Dans la chaleur de la nuit sont nommés dans la catégorie du meilleur film, qui doit sceller le triomphe de Sidney Poitier. Le film de Norman Jewison remportera la précieuse statuette. Mais les esprits sont ailleurs. Du côté de la commission Kerner, chargée par le président Lyndon B. Johnson d’enquêter sur le long et chaud été 1967 durant lequel ont été recensées 157 émeutes raciales à travers les Etats-Unis, dont celles de Newark et de Detroit, particulièrement violentes.

Dans ses conclusions rendues le 29 février, la commission souligne les dangers pour les Etats-Unis d’avoir deux sociétés vivant côte à côte, comme disjointes, l’une noire et l’autre blanche. La commission dénonce un  » racisme blanc «  à l’origine des émeutes, et préconise, parmi différentes réformes économiques, une présence accrue des Noirs à Hollywood. L’Académie des Oscars propose dans la foulée à Sidney Poitier de remettre l’Oscar de la meilleure actrice, et, à deux autres artistes noirs, Louis Armstrong et Sammy Davis, d’apparaître sur scène.

Le jeudi 4 avril, en début de soirée pour la côte Est, les Américains apprennent que la figure emblématique du mouvement des droits civiques, le pasteur Martin Luther King, a été abattu sur le balcon de son hôtel à Memphis. Son enterrement est prévu le 9 avril, au lendemain de la remise des Oscars. Sidney Poitier, Sammy Davis et Louis Armstrong informent aussitôt le maître de cérémonie, l’acteur Gregory Peck, qu’ils n’assisteront pas à la manifestation si sa date initiale est maintenue. L’Académie des Oscars décide de repousser la remise des prix au 10  avril, le lendemain de l’enterrement de MLK.

 

Une communauté divisée

 

Quand il arrive à Atlanta (Géorgie) pour les funérailles de King, Poitier retrouve d’autres grandes figures de l’Amérique noire : la chanteuse Mahalia Jackson, le footballeur et acteur Jim Brown, la star du basket Wilt Chamberlain, le joueur de base-ball Jackie Robinson et le chanteur et acteur Harry Belafonte. Ce dernier, intime de la famille King, agissait en agent de liaison entre le mouvement des droits civiques et Hollywood. Tout au long des années 1960, il avait été l’ami, le rival et le frère de Poitier – ils étaient nés la même année, en  1927, à neuf jours d’écart.

L’opposition des deux artistes révèle les divisions de la communauté noire : après l’assassinat de King, fallait-il négocier ou lutter, s’affronter ou accepter le compromis, patienter ou protester ? Poitier penchait clairement du côté du compromis. Belafonte, lui, militait pour une manifestation à Atlanta, qui se tiendrait la veille de l’enterrement du pasteur. Poitier fait valoir son point de vue, estimant qu’une telle initiative éclipserait les funérailles du leader. Belafonte lui en tiendra une rancune tenace pendant des années.

 » Dans les semaines qui suivirent l’assassinat de King, plusieurs documentaires sur l’Amérique noire furent diffusés sur les différentes chaînes de télévision, au point où l’hebdomadaire Newsweek parlait d’un “été du Noir”, précise le biographe de Sidney Poitier, Aram Goudsouzian. Dans l’un de ces documentaires, intitulé Of Black America, l’acteur Bill Cosby parlait des acteurs noirs enfermés dans un stéréotype,“celui de Sidney Poitier aidant les vieilles dames à traverser la rue, qu’elles le souhaitent ou non”.Un autre acteur, Yaphet Kotto, manifestant son désir d’incarner des personnages noirs plus réalistes, déclarait qu’après avoir beaucoup apporté Poitier avait fait son temps. On aurait cru alors que Kotto faisait l’éloge d’une relique. « 

Une nouvelle ère pour le cinéma noir allait s’ouvrir à partir du début des années 1970, symbolisée par les films de  » Blaxploitation « , plus violents, plus militants, ancrés dans leur époque, et qui allaient commercialement dominer cette décennie.  » A la fin des années 1960, explique Poitier dans son autobiographie, la désobéissance civile donnait lieu à des approches plus radicales. Ma carrière comme vedette hollywoodienne touchait à sa fin. «  Au lendemain de la cérémonie des Oscars, Poitier déclare en avril à Ebony, le magazine emblématique de la communauté noire :  » Je suis libre, propriété de quiconque. «  Cette liberté signifie, pour lui, disparaître. Sidney Poitier donne moins d’interviews, passe moins de temps aux Etats-Unis et se consacre à la réalisation à partir de 1972. Il ne côtoiera plus jamais les sommets du box-office qu’il avait atteints en  1968.

 

Samuel Blumenfeld

 

 

 

Source : Le Monde

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