Le turban du ministre Bains provoque un incident diplomatique

(Ottawa) Le gouvernement Trudeau a décidé d’envoyer une lettre de protestation à l’administration Trump l’an dernier après que le ministre canadien de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique, Navdeep Bains, eut été soumis au zèle de certains agents de sécurité à l’aéroport métropolitain de Detroit, qui insistaient pour qu’il enlève son turban, même après avoir passé tous les contrôles de sécurité, y compris le portique de détection de métal.

 

L’incident est survenu alors que M. Bains s’apprêtait à prendre un vol de retour vers Toronto après avoir participé à une rencontre économique en avril 2017 avec des décideurs de la région des Grands Lacs et du Saint-Laurent, a appris La Presse. Durant son séjour de deux jours sur le sol américain, le ministre a notamment rencontré le gouverneur de l’État du Michigan, Rick Snyder, et la lieutenante-gouverneure de l’Ohio, Mary Taylor.

Pendant toute la durée de l’incident à l’aéroport, le ministre Bains, qui portait un complet foncé et une cravate rouge – la même couleur que son turban -, est demeuré calme et n’a jamais brandi son passeport diplomatique, sauf à la toute fin quand le supérieur d’un agent de sécurité lui a demandé de lui remettre le document officiel pour confirmer son identité. C’était la première fois de sa vie qu’une telle situation se produisait, alors qu’il voyageait fréquemment avant de devenir ministre au sein du gouvernement Trudeau en 2015 et qu’il est aujourd’hui souvent appelé à se rendre à l’étranger dans le cadre de ses fonctions ministérielles.

« Ce fut une expérience humiliante », a déclaré M. Bains, ministre reconnu pour son calme et son humanisme au sein des troupes libérales, dans une entrevue à La Presse.

« Je me suis soumis à tous les contrôles de sécurité sans révéler mon identité de ministre. Je l’ai fait sciemment, comme c’est mon habitude, pour bien comprendre ce que vivent les gens ordinaires qui ont parfois maille à partir avec des personnes en position d’autorité »

À l’instar de certains de ses collègues de la Chambre des communes qui sont de confession sikhe, M. Bains porte le turban, comme le prescrit sa religion. Tous les dimanches, avant de prendre la direction d’Ottawa quand la Chambre des communes siège, il choisit d’ailleurs soigneusement, avec l’aide de ses deux filles, Nanki, 12 ans, et Kirpa, 7 ans, la couleur des turbans et des cravates qu’il portera durant la semaine.

Aux États-Unis, la US Transportation Security Administration a adopté de nouveaux règlements en 2007 permettant aux sikhs de garder leur turban lorsqu’ils passent les contrôles de sécurité aux aéroports. Ces derniers doivent toutefois se soumettre à des contrôles supplémentaires, comme un test de prélèvement (swab test). Mais il survient encore des cas où l’on oblige les sikhs à enlever leur turban, contre leur gré, même après qu’ils ont franchi les contrôles de sécurité.

Des agents «très insistants»

En entrevue, M. Bains a raconté avoir passé sans aucun problème le portique de détection de métal alors qu’il était au contrôle de sécurité de l’aéroport de Detroit. Mais parce qu’il porte un turban, un agent de sécurité lui a indiqué qu’il devait se soumettre à une procédure de sécurité additionnelle, soit un test de prélèvement. Cela n’a pas indisposé M. Bains.

« Mais l’agent avait de la difficulté à faire fonctionner la machine. Et tout d’un coup, la machine a émis un son d’alerte, qui a été provoqué par un élément inconnu. L’agent a alors affirmé qu’il devait faire des fouilles supplémentaires. Il m’a alors demandé de retirer mon turban. Je lui ai demandé pourquoi je devais retirer mon turban alors que le portique de détection de métal avait bien fonctionné », a expliqué le ministre.

« Je lui ai fait valoir que c’était la machine qui ne fonctionnait pas bien. Je lui ai demandé de refaire à nouveau le test de prélèvement. Et s’il y a alors un problème, on pourra envisager d’autres options parce que je crois que c’est une intrusion dans ma vie privée », a-t-il dit.

« On ne me demandera jamais de retirer mes vêtements. C’est la même chose. C’est un morceau de linge. »

« L’agent a d’abord refusé ma requête, mais le gros bon sens a finalement prévalu. Il a fait un autre test et la machine a bien fonctionné et n’a rien détecté », a indiqué M. Bains.

Selon le ministre, les agents de sécurité se sont montrés « très insistants et très difficiles » durant les échanges. « Mais je ne leur ai jamais dit qui j’étais, parce que je voulais savoir comment les choses allaient se passer pour les personnes qui ne sont pas des ministres ou des législateurs », a-t-il insisté en entrevue.

Passeport diplomatique

Le ministre a finalement pu gagner la porte d’embarquement, moins de 20 minutes avant le départ de son vol. Mais il s’est rendu compte qu’il n’était pas encore au bout de ses peines. « Un agent de sécurité est venu me chercher pour dire que je devais retourner aux contrôles de sécurité. Je lui ai demandé ce qui se passait. Il m’a dit que le protocole de sécurité n’avait pas été suivi. Il m’a dit : « Par conséquent, vous devez enlever votre turban. » Je lui ai répondu poliment que je ne représentais pas une menace pour la sécurité, et que j’avais passé tous les contrôles de sécurité. Il a alors demandé mon nom et des pièces d’identité. Je lui ai remis à contrecoeur mon passeport diplomatique. »

« Une fois que les agents se sont rendu compte de mon identité, ils ont affirmé qu’ils avaient fait des appels et que tout était correct, que je pouvais partir. »

Cette réponse a laissé le ministre pantois. « Je leur ai dit que leur dernière réponse me causait un problème. La sécurité est importante. On ne peut pas faire de compromis sur la sécurité. J’étais bouche bée. Tous les contrôles de sécurité ont été respectés. J’ai été patient, je me suis soumis aux tests de prélèvement à deux reprises. Je suis sur le point d’embarquer et vous me dites d’enlever mon turban. Mais en prenant connaissance de mon statut diplomatique, vous me dites que tout est correct. Ce n’est pas une réponse satisfaisante. »

À la suite de ces événements, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a envoyé une lettre à son homologue américain pour exprimer les préoccupations du gouvernement canadien. Le gouvernement des États-Unis a reconnu que les agents de sécurité avaient commis une erreur et se sont excusés auprès des autorités canadiennes. De nouvelles directives ont été acheminées aux responsables de la sécurité à l’aéroport de Detroit, qui ont dû se soumettre à une nouvelle formation.

Un deuxième incident à l’aéroport d’Antigua

 

Le ministre Bains a vécu un incident similaire à l’aéroport d’Antigua, alors qu’il voulait rentrer au pays après des vacances familiales dans les Caraïbes durant le dernier congé de Noël. Durant ce voyage, M. Bains a utilisé son passeport ordinaire. L’agent de sécurité a alors insisté pour qu’il retire son turban avant même qu’il ne passe le portique de détection de métal. M. Bains a insisté pour que l’on suive les protocoles de sécurité. Après quelques échanges, M. Bains a affirmé qu’il comprenait bien les lois parce qu’il est un législateur. L’agent de sécurité a finalement confirmé l’identité du ministre après avoir fait une recherche sur Google. Il a pu prendre son vol de justesse avec sa famille. Encore là, le gouvernement Trudeau a envoyé une lettre de protestation aux autorités d’Antigua. Mais Ottawa n’a reçu aucune réponse officielle jusqu’ici.

Un accueil chaleureux dans les régions du Québec

 

Si l’incident qu’il a vécu à Detroit l’an dernier l’a irrité, le ministre Navdeep Bains se réjouit de l’accueil qu’il reçoit quand il visite les régions du Québec. En plus d’être ministre de l’Innovation, M. Bains est responsable de Développement économique Canada pour les régions du Québec. « J’ai une très belle réception dans les régions du Québec, que ce soit en Gaspésie, à Roberval, en Beauce ou dans la région de Charlevoix. Les gens sont très respectueux et ils apprécient le fait que je leur parle en français. Quand je leur parle en français, tout à coup, il y a plein d’énergie et une bonne atmosphère et tout va bien », a dit le ministre, qui s’exprime bien dans la langue de Molière.

 

Joël-Denis Bellavance
La Presse

Source : La Pressa.ca (Canada)

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