Football : L’opium du peuple au service de la politique

« Cet été en Russie, une bataille sportive et une guerre d’influence politique se disputeront respectivement sous les projecteurs et dans les coulisses de la compétition. »

À deux mois de la Coupe du monde de football 2018 qui se déroulera en Russie, entre engouement collectif et pression médiatique, les sélections égyptienne, marocaine, nigérienne, sénégalaise et tunisienne portent sur leurs épaules le poids d’un rêve de tout un continent: rentrer à la maison avec le trophée sportif le plus prestigieux de la planète entre les mains.

Ce sport populaire qui unit et déchire les foules s’apprête à faire vibrer plusieurs milliards d’individus durant quatre semaines riches en émotions, sueurs froides devant les écrans, cris dans les tribunes, passements de jambes sur le terrain, tremblements des filets et des défenseurs devant les meilleurs attaquants des grands championnats européens, papiers, émissions et débats d’experts réguliers qui feront oublier aux passionnés que le football n’est pas qu’un jeu de ballon mais aussi un business juteux de plus en plus politisé.

Si en plus d’empocher une prime de 35 millions de dollars le vainqueur de la compétition offrira à son pays, à sa sélection, à sa fédération et à ses dirigeants une tribune publique décryptée par le reste du monde durant de nombreux mois, les enjeux dits socio-politico-économiques liés au trophée Jules Rimet dépassent complètement la sphère sportive. Une victoire à Moscou le dimanche 15 juillet 2018 représenterait aussi une victoire historique et symbolique, celle de l’unification de tout un peuple devant une jeunesse brandissant ce trophée pour la première fois sur le sol africain.

L’Afrique a toujours entretenu une relation passionnelle avec le ballon rond et pour cause, battre ses voisins, gagner contre le reste du monde et avoir une équipe qui gagne est un moyen d’assurer la paix, le calme, l’ordre et de servir les intérêts des chefs d’Etat. Pour Patrice Neveu, ancien coach des sélections du Niger, Guinée, RD Congo et Mauritanie, la politique est omniprésente dans le sport. Il déplore, entre autres, “qu’ici c’est l’Etat qui règle le salaire du sélectionneur, prend en charge les déplacements de l’équipe nationale et verse les primes (…) Il y a les convocations, où l’on vous demande pourquoi vous avez sélectionné tel joueur et pas un autre (…) ou encore les descentes d’un ministre des Sports dans le vestiaire à la mi-temps…”. Tant que les sélections ne cesseront pas d’être une source de revenus et/ou une arme politique pour certains fonctionnaires de l’Etat, les joueurs ne pourront s’exprimer librement sur le terrain.

Ce type de témoignage n’est pas un cas isolé, loin de là. Entre les polémiques provoquées par des déclarations chocs de joueurs évoluant à l’étranger, la confiscation de passeports de footballeurs suite à une élimination de trop, de nombreux licenciements abusifs, des décisions litigieuses et contestées lors de remises de prix par la Confédération africaine de football, des attaques armées et des pressions multiples exercées sur des fédérations, le “football corrompu” triomphe en Afrique… mais pas que!

La corruption ainsi que l’instrumentalisation du sport n’ont pas de frontières.

Cet été en Russie, une bataille sportive et une guerre d’influence politique se disputeront respectivement sous les projecteurs et dans les coulisses de la compétition. Ce bras de fer opposera les 32 plus grandes nations du football venant des quatre coins de la planète.

Pour Alexeï Sorokine, Directeur du comité d’organisation du Mondial 2018, “c’est une grande chance de pouvoir présenter au monde entier la Russie sous son meilleur jour”. Après avoir enchaîné l’organisation de compétitions sportives de premier plan dans un laps de temps extrêmement réduit (Championnats du monde d’athlétisme en 2013, JO d’hiver en 2014, Championnats du monde de natation en 2015, Championnats du monde de hockey sur glace en 2016, auxquelles s’ajoute le Grand Prix de Formule 1, organisé désormais chaque année à Sotchi), le Kremlin s’offre pour plus de 13 milliards de dollars la Coupe du monde de football 2018, une manœuvre très coûteuse qui conforte Vladimir Poutine dans sa volonté assumée de rendre à la Russie sa grandeur d’autrefois.

Dans ce sens, cette compétition peut-elle être rentable? Qu’apportera-t-elle de concret à la Russie? Quel pourcentage de cet investissement faramineux est-il réellement dédié à la compétition sportive? Quel est celui dédié aux enjeux géopolitiques de cet événement?

Antoine Robein disait: “pour unir une patrie donnez-lui la guerre ou la Coupe du monde”. Si la principale préoccupation des footballeurs est de remporter le titre, pour de nombreux politiciens, l’une de leurs grandes priorités est de devenir les organisateurs de l’édition de 2026. Dans un peu moins de huit semaines, nous saurons enfin qui succèdera au Qatar.

Couac de dernière minute: le Maroc a déposé sa candidature mais semble s’inquiéter de la manière dont la FIFA gère le dossier de l’attribution du tournoi. En effet, la veille du dépôt du dossier marocain, le 26 mars 2018, la fédération dirigée par Gianni Infantino a curieusement modifié les critères d’évaluation des postulations, ce qui favoriserait la candidature américaine aux dépens de l’africaine. Ces inquiétudes viennent s’ajouter aux rumeurs d’alliance entre l’actuel président de la FIFA et Sunil Gulati, ancien numéro 1 de la Fédération américaine de football, qui l’aurait aidé à accéder à la première marche de la prestigieuse institution de Zurich.

Entre sport et politique, fédérations et gouvernements, performance collective et image publique, trophées et contrats, la frontière entre les vestiaires et les salles de réunion n’a jamais été aussi fine, ce qui représente un danger pour le sport mais une fabuleuse tribune pour les politiciens.

Martin Lozniewski

Rédacteur web

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Source : HuffPost Maghreb Maroc

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