Goodies, milices et apologie du viol : qui est Rodrigo Duterte, le président philippin qui insulte les mères des chefs d’Etats

Franceinfo dresse le portrait du président philippin, qui a défrayé une nouvelle fois la chronique en traitant Barack Obama de "fils de pute".

"Vous devez me respecter et ne pas poser de question. Fils de pute, je vais te porter malheur dans ce forum." Ces mots adressés à Barack Obama par le sulfureux président philippin, Rodrigo Duterte, ont fait le tour du monde. Les deux chefs d'Etat devaient se rencontrer au Laos, lors d'un sommet regroupant des pays d'Asie du Sud-Est. Mais, après ces propos, tenus lundi 5 septembre, le président américain a annulé le rendez-vous.

Rodrigo Duterte a une façon bien à lui de pratiquer la diplomatie. L'homme de 71 ans, toujours vêtu de chemisettes, a pour habitude de s'en prendre aux mères de ceux qui osent dire du mal de lui. En mai, il avait déjà traité le pape François de "fils de pute", simplement parce que la visite du souverain pontife à Manille avait provoqué des embouteillages dans la capitale du très catholique archipel.

Des 4×4 et de la techno durant la présidentielle

Si Rodrigo Duterte méprise à ce point les règles diplomatiques, c'est avant tout parce qu'il jouit d'une très forte assise populaire aux Philippines. Le 9 mai, il est élu président de la République avec 39% des voix, loin devant le libéral Mar Roxas, qui ne recueille que 23,5% des suffrages. Dans ce pays rongé par une corruption endémique, Rodrigo Duterte a mis K.-O. son adversaire à grands coups de sorties populistes. Pendant la campagne, il se présente comme le candidat des familles modestes et ne cesse de décrier ses adversaires.

"Merde. Mon problème, c'est les gens en bas de l'échelle. Mon problème, c'est comment mettre à manger sur la table."

 

Rodrigo Duterte

 

Malgré son langage grossier, Rodrigo Duterte gère sa communication d'une main de maître. Deux jours avant son élection, il organise un gigantesque meeting sur la place de l'Indépendance de Manille. Pour rameuter la population, d'énormes 4×4 estampillés DU30 (acronyme de "Duterte") sillonnent les faubourgs de la ville en crachant à plein volume de la techno philippine. Debout sur les toits des voitures, des militants distribuent à la foule des tee-shirts, bracelets et autres goodies à l'effigie du candidat.

 

Appelez le "The Punisher" ou "Duterte Harry"

Sur les tee-shirts, Rodrigo Duterte est représenté tantôt en super-héros, tantôt en veste en cuir sur une Harley-Davidson. Le président de l'archipel est connu pour son amour des grosses cylindrées, note le site philippin Rappler (en anglais). Lorsqu'il était maire de Davao, la troisième ville du pays, située dans le sud de l'archipel, Rodrigo Duterte avait pour habitude d'enfourcher sa Yamaha Virago et de patrouiller dans les rues. En 2002, Time (article payant, en anglais) a assisté à l'une de ses virées, sécurisées par un convoi d'hommes armés de fusils d'assaut.

Durant ses vingt-cinq ans à la tête de Davao, Rodrigo Duterte a mené une guerre sans relâche contre la drogue et la délinquance. Il appelle ainsi publiquement au meurtre de trafiquants et promet, en 2012, une récompense de 4 millions de pesos (76 260 euros) à quiconque lui apporte la tête d'un chef de gang, comme le raconte le New York Daily News (en anglais). Il s'engage même à offrir un million de pesos supplémentaires si on la lui livre dans un sac de glace, "pour qu'elle ne sente pas trop mauvais", assure-t-il.

Cette théâtralité lui a valu plusieurs surnoms. D'abord celui de "Punisher" – l'antihéros vengeur de l'univers Marvel –, puis de "Duterte Harry", en référence au policier adepte des méthodes musclées du film L'Inspecteur Harry, interprété par Clint Eastwood. Obsédé par la lutte contre la drogue, DU30 a assuré qu'il tuerait lui-même ses quatre enfants s'il les surprenait en train de consommer des stupéfiants, relate le New York Times (en anglais).

Un dealer jeté du haut d'un hélicoptère ?

Rodrigo Duterte a construit toute son image autour de cette extrême fermeté. Une légende urbaine va jusqu'à affirmer qu'il aurait lui-même poussé un dealer depuis un hélicoptère en plein vol, raconte le site Asian Correspondant (en anglais). Selon une autre rumeur, il aurait fait avaler un mégot à un touriste qui refusait d'éteindre sa cigarette dans une mairie.

Mais depuis qu'il est aux commandes de l'Etat philippin, Rodrigo Duterte a poussé à l'excès son délire répressif. Près de 3 000 personnes, soupçonnées d'être des trafiquants ou des consommateurs de drogue, ont été tuées depuis le 30 juin. Un tiers d'entre elles sont tombées sous les balles de la police. Les autres ont été exécutées par des civils organisés en milices, directement soutenues par le "Punisher".

 

Jennilyn Olayres, près du corps de son compagnon, abattu dans une rue de Manille (Philippines), le 23 juillet 2016. 

Jennilyn Olayres, près du corps de son compagnon, abattu dans une rue de Manille (Philippines), le 23 juillet 2016.  (CZAR DANCEL / REUTERS)

Une blague sur le viol d'une religieuse australienne

De nombreuses ONG ont tiré la sonnette d'alarme face à ces meurtres de masse et aux sorties ultraviolentes de Rodrigo Duterte. Le 17 avril, en pleine campagne présidentielle, il plaisante sur le viol et le meurtre d'une religieuse australienne par des prisonniers à Davao, sa ville, en 1989. "J'étais en colère qu'ils l'aient violée, mais elle était si belle. Je me suis dit : 'Le maire aurait pu passer en premier'." 

"Le viol et le meurtre ne devraient jamais être pris sur le ton de la plaisanterie", a immédiatement réagi, sur Twitter, l'ambassadrice de l'Australie aux Philippines. Ce voisin du Pacifique est pourtant un partenaire essentiel du pays. L'économie philippine vit en partie grâce aux nombreux touristes australiens qui investissent chaque année les plages paradisiaques de l'archipel. L'association féministe Women against Duterte a, elle, déposé une plainte pour apologie du viol auprès de la commission des droits de l'homme des Nations unies.

Mais qu'importe. Rodrigo Duterte continue de s'isoler dangereusement sur la scène internationale. En août, il qualifie le diplomate américain Philip Goldberg d'"ambassadeur homosexuel". "Ce fils de pute. Il m'a énervé", lance-t-il, cité par le Guardian (en anglais).

Défenseur de l'avortement et du mariage homosexuel 

Provocateur délirant ou rétrograde dangereux ? La personnalité du président philippin est en réalité plus paradoxale qu'elle n'y paraît. Il s'est, par exemple, publiquement offusqué de l'homophobie du très populaire boxeur Manny Pacquiao, et a affirmé que les gays étaient tout autant "les enfants de Dieu" que quiconque, note le Monde.

En 2015, lors d'un show télévisé retranscrit par Rappler (en anglais)il se positionne aussi en faveur de l'avortement et du mariage pour les personnes de même sexe. Une position courageuse dans ce pays conservateur, à la ferveur catholique très importante. Lorsqu'il était maire de Davao, Rodrigo Duterte a milité pour que les femmes aient accès à des responsabilités politiques et a pris plusieurs décrets pour encourager leur accès à l'emploi.

Il a aussi pris plusieurs mesures pour assurer une meilleure représentation des musulmans dans le gouvernement local de l'île de Mindanao (dont Davao est la capitale) et a dit à plusieurs reprises sa volonté de lutter contre les discriminations subies par cette minorité.

Tous ces éléments rendent la ligne politique de Rodrigo Duterte presque schizophrénique, entre excès répressifs, sorties provocatrices et, tout de même, quelques mesures progressistes. En réalité, celui qu'on présente comme le "Donald Trump de l'Asie" est surtout un ovni politique.

 

Kocila Makdeche

 

Source : Francetvinfo

 

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