Témoignage : Mon adieu à l’Amérique

Reporter et chroniqueur au quotidien britannique The Guardian, Gary Younge a passé ces douze dernières années aux Etats-Unis. A l’heure de boucler ses valises, le tableau qu’il dresse des tensions raciales dans le pays fait froid dans le dos.

Depuis quelques années, aux Etats-Unis, les étés ont un nom. Pas un simple prénom, comme les ouragans Katrina ou Floyd, mais un nom complet, comme Trayvon Martin ou Michael Brown. Et comme les ouragans, leur arrivée était prévisible et prévue, mais quand ils ont déferlé, leurs effets n’en ont pas été moins dévastateurs.

Nous ne connaissons pas encore le nom qui sera associé à l’été qui vient. Pour l’instant, son détenteur vit encore tranquillement quelque part – il joue à “Call of Duty” sur son ordinateur, cherche moyen de nourrir sa famille ou travaille pour rembourser son prêt étudiant. Il (car ce sera probablement un homme) ne se doute pas que ses jours sont comptés.

Mais ce que nous savons, avec une terrible certitude, c’est qu’un jour il sera assassiné de sang-froid par un policier (là encore, ce sera sans doute un homme) censé le protéger, lui et sa communauté. Nous le savons parce que c’est statistiquement inévitable et qu’il y a des précédents historiques. Nous le savons parce que nous avons vu ce genre de chose arriver à maintes reprises. Nous le savons parce que cela tient à la façon même dont l’Amérique s’est construite. Comme un ouragan, nous savons que le drame va arriver – à cette différence près que nous ne savons encore rien du lieu et du moment où il frappera, ni de l’étendue des dégâts qu’il provoquera.

Chronique d’une émeute annoncée

L’été est la saison des émeutes. La saison où, dans les années 1960, les violences policières ont embrasé Watts, Newark et Detroit. La saison où les esprits s’échauffent et les ressentiments bouillonnent comme l’asphalte fondu des rues. C’est la saison, pour paraphraser le poète africain-américain Langston Hugues, où les rêves différés explosent.

Ce n’est pas ce que je désire ; c’est ce que je prédis. On le sent percer dans chaque post sur Facebook, dans chaque vidéo virale et dans chaque tempête sur Twitter. On l’entend dans les conversations avec des inconnus au bureau de poste, au supermarché, au café. C’est une prédiction qui met mal à l’aise, car au bout du compte, ces émeutes mettent en évidence un problème qu’elles ne peuvent pas, à elles seules, résoudre. C’est pourtant une prédiction facile parce que, comme me le confiait il y a quelques mois un habitant de Baltimore, quand les troubles ont éclaté dans cette ville, “à force de laisser une Cocotte-Minute sous pression elle finit par exploser”.

Cet été sera celui où je quitterai l’Amérique, après y avoir vécu douze années comme correspondant étranger, pour rentrer à Londres. Ma décision de retourner en Grande-Bretagne a été motivée par des facteurs personnels banals qui n’ont rien à voir avec les événements actuels. Si je voulais échapper à la violence policière et au handicap racial, je n’irais pas m’installer à Hackney [quartier déshérité du grand Londres, théâtre de violentes émeutes raciales en 2011].

Si les événements de ces quelques dernières années n’ont pas motivé ma décision de partir, ils me confortent cependant dans l’idée que j’ai pris la bonne décision. Cet été sera encore un été où des parents noirs pleureront leur fils, des commissaires de police fourniront leurs explications, et des présentateurs télé qui n’y comprennent rien donneront leur avis. Encore un été où il faudra rappeler à l’Amérique que les vies noires comptent parce que les morts noirs abattus par la force publique sont acceptés comme un fait établi depuis trop longtemps. Un été mûr pour une flambée de rage.

» Notre dossier spécial “Le réveil de l’Amérique noire”

 

Un Britannique en terre étrangère

Je suis arrivé à New York quelques mois après la guerre d’Irak. Les Américains semblaient alors en colère contre le reste du monde, contre leurs concitoyens, ou bien les deux. Depuis, il n’y a pratiquement pas eu d’accalmie. Il y a d’abord eu la guerre d’Irak, puis la réélection de George W. Bush en 2004, l’ouragan Katrina, le désenchantement face à la guerre d’Irak, les “milices” anti-immigration, les immenses manifestations pro-immigration répondant au slogan : “¡ Sí se puede !”, Barack Obama, Sarah Palin, la crise financière, le mouvement Occupy Wall Street, le Tea Party, la réélection d’Obama, et maintenant, la montée en puissance des militants antiracistes.

Pour l’étranger que j’étais, tous ces phénomènes avaient quelque chose d’intrigant. Politiquement et moralement, j’avais choisi mon camp. Mais lorsque je travaillais sur le terrain, j’adoptais plutôt une approche anthropologique. Je considérais que j’étais là pour essayer de comprendre les Etats-Unis : pourquoi les Blancs pauvres votent-ils contre leurs intérêts économiques ? Comment les descendants d’immigrants sont-ils devenus xénophobes ? Pourquoi Obama a-t-il déçu alors qu’il a si peu promis ?

Le simple fait de chercher la réponse était édifiant, même lorsque je ne la trouvais jamais ou lorsqu’elle ne me plaisait pas. Mais la distance culturelle dont je bénéficiais en tant que Britannique dans un pays étranger me paraissait être un vernis d’invincibilité teinté d’invisibilité. Je me considérais moins comme un participant que comme un observateur. Parti en reportage dans les campagnes du Mississippi en 2003, je me suis arrêté devant la maison d’un vieux couple de Blancs pour demander mon chemin. Ils ont menacé de me tirer dessus.

J’ai trouvé ça drôle. Je suis remonté illico dans ma voiture et j’ai déguerpi – mais à aucun moment je n’ai pensé qu’ils me tireraient vraiment dessus. En rentrant, j’ai raconté l’incident à ma femme et à mon beau-frère, tous deux Africains-Américains. Leurs parents ont grandi dans le Sud à l’époque de la ségrégation. Aujourd’hui encore, si elle devait traverser le Mississippi, ma belle-mère ne descendrait de voiture que pour faire le plein. Ils n’ont pas trouvé cela drôle du tout : il fallait vraiment que je sois inconscient pour m’arrêter demander mon chemin à des vieux Blancs au fin fond du Mississipi !
 

Pourtant, à un moment donné, j’ai fini par m’investir. A mesure que je commençais à connaître les gens – au lieu de les interviewer – je me sentais plus intimement concerné par les grandes questions d’actualité. Quand, dans votre entourage, quelqu’un endure une douleur chronique parce qu’il n’a pas d’assurance-santé, se fait briser la fenêtre de sa cuisine par des coups de feu, ou ne peut pas rentrer dans son pays natal parce qu’il n’a pas de papiers, votre rapport à des problèmes comme la réforme de l’assurance-maladie, le contrôle des armes à feu ou l’immigration change du tout au tout.

“Une peau noire, dans un pays où être noir est un handicap”

Mais mon investissement a surtout été le fait des circonstances. Le week-end de 2007 où Barack Obama a déclaré sa candidature à la présidence, notre fils est né. Six ans plus tard, nous avons eu une fille. Un soir d’été, deux ans après avoir déménagé à Chicago, notre fille avait du mal à se calmer. Ma femme l’a emmenée faire une petite promenade pour l’endormir dans sa poussette. Sur le chemin du retour, une fusillade a éclaté dans la rue et elle est allée s’abriter chez un coiffeur. Cette année, quand la neige a enfin fondu, on a retrouvé un revolver dans l’allée derrière le parc de notre quartier et un autre a fait surface dans la ruelle qui passe derrière l’école de mon fils.

Je ne pouvais plus être un simple observateur. J’étais en prise directe avec la garderie, les colonies de vacances, les écoles, les visites chez le médecin, les parcs et les autres parents. Le jour où nous avons ramené notre fils à la maison, un article du New York Times soulignait qu’en Amérique, “un garçon noir qui ne finit pas le lycée à 60 fois plus de chances de se retrouver en prison qu’un jeune Noir titulaire d’une licence”. Jusque-là, j’aurais trouvé cela intéressant et troublant. Désormais, cela me concernait au premier chef. Ma couleur de peau entrait en jeu. Une peau noire dans un pays où être noir est un handicap.
 

L’ascension d’Obama, ai-je souvent entendu dire pendant sa campagne, ferait de ce handicap un atout. Comment ? Personne n’avait vraiment de réponse. Mais sa présence même, m’assuraient mes interlocuteurs, constituerait un tournant décisif pour mon fils et tous ceux qui lui ressemblent. Je n’y ai jamais cru. D’abord, parce qu’un individu ne peut à lui seul défaire des siècles de discrimination, quel que soit le pouvoir dont il dispose. Ensuite, parce que, au vu des institutions auxquelles Obama serait intégré – à savoir le Parti démocrate et la présidence –, il y aurait toujours des limites à ce qu’il pourrait ou voudrait faire. Lorsque je faisais remarquer cela dans la fièvre de sa candidature, j’avais l’impression de passer pour un trouble-fête. J’ai été ravi quand il a gagné, mais pas autant que d’aucuns pensaient que je devais l’être.

Les avantages symboliques de l’élection d’Obama étaient évidents. Pendant deux ans, j’ai promené mon fils dans sa poussette entourée par des affiches montrant un homme noir encadré par les mots “Espoir” et “Changement”. Près d’un an après l’investiture d’Obama, mon fils a invité un camarade blanc à jouer. Juché sur son petit train bleu, celui-ci a regardé mon fils et a lâché : “Tu es noir”. C’était une remarque tout à fait sensée de la part d’un enfant de cet âge. Il constatait une différence, mais ne parlait pas de race. Et quand mon fils a cherché une réponse dans mon regard, j’avais dans mon carquois une nouvelle flèche pour dissiper tout éventuel malaise : “Exactement, ai-je répliqué. Comme le président.”

Le fossé racial s’est creusé sous Obama

Mais les avantages concrets n’étaient pas au rendez-vous. Obama a hérité d’une crise économique qui a touché plus durement les Africains-Américains que toute autre communauté. En terme d’emploi et de richesses, le fossé entre Blancs et Noirs s’est creusé durant ses premières années de mandat et ne s’est pratiquement pas resserré depuis.

Il y a une totale ignorance de l’expérience vécue dans un pays où la discrimination est aussi présente qu’aux Etats-Unis. L’appartenance sociale fait bien entendu une grande différence : Je dispose d’une assurance santé, d’un emploi, d’un diplôme supérieur et une voiture. Nous vivons dans un quartier où les écoles, les supermarchés et les restaurants sont relativement corrects. En un mot, nous avons les moyens et donc, nous avons des choix.

Mais nous n’avons pas choisi d’être noirs. Et en ce moment et en ce lieu, ce n’est pas un facteur secondaire. Il ne s’agit pas de “revendiquer une victimisation partagée”, mais de reconnaître un fait. Appartenir à la classe moyenne offre toute une gamme de privilèges, mais ce n’est pas une cuirasse qui vous protège de tout le reste.

Je n’ai jamais rencontré un seul Africain-Américain qui pensait que son argent lui ouvrirait les mêmes portes qu’à un Américain blanc. Je n’en ai encore jamais rencontré un seul qui pense que son argent puisse compenser tous les inconvénients que lui vaut sa couleur de peau. Tout au mieux peut-on limiter son handicap. Et lorsque l’on sait qu’un garçon noir sur trois né en 2001 échouera en prison, il s’agit d’un sacré handicap. Le fait que le locataire de la Maison-Blanche soit un Noir n’y a rien changé. En règle générale, le parc de notre quartier semble tout droit sorti de l’émission “La rue Sésame”.

Des enfants américains blancs, noirs et vietnamiens s’ébattent sur les balançoires et toboggans. De temps à autre, surtout en fin de journée, des adolescents viennent faire un tour. Comme tous les ados du monde occidental, ils s’ennuient et n’ont pas un sou en poche. Ils n’ont pas envie de rester chez eux mais n’ayant pas les moyens d’aller dans des lieux payants, ils se retrouvent dans les espaces publics où ils s’entassent à plusieurs sur les balançoires, blaguent, flirtent et bavardent. Il arrive parfois qu’ils jurent et chahutent un peu – il suffit alors qu’un adulte leur demande de surveiller leur langage en leur rappelant qu’il y a des enfants à côté. Ah, un détail : dans ce parc, les adolescents sont généralement noirs.

Leur présence change incontestablement l’ambiance. Mais les tensions ne sont palpables que quand la police débarque. Les meilleurs policiers leur parlent, les plus agressifs procèdent à un interrogatoire en règle. Dans un cas comme dans l’autre, la présence de gens armés en uniforme dans cet espace réservé aux enfants est tout à la fois déstabilisante et superflue. Les petits et les nouveaux arrivants imaginent qu’il a dû se passer quelque chose de particulièrement grave pour que la police soit là. Les plus vieux (c’est-à-dire les plus de sept ans) et les habitués de ce genre de scène se contentent de hausser les épaules : tiens, revoilà les flics.Il est difficile de dire quelle réaction est la plus inquiétante.

“Les Noirs ont plus de chances de se faire tuer par d’autres Noirs”

Un après-midi, alors qu’un petit groupe d’adolescents traînait relativement calmement, j’ai engagé la conversation avec une dame blanche. Son fils avait à peu près le même âge que le mien, nous habitions tous les deux dans les parages. Nous nous demandions à quel âge nous les laisserions venir seuls ici. “Le problème, c’est que l’on ne sait jamais si ce sera calme ou si la petite bande de voyous sera dans les parages”, soupira-t-elle en montrant les gamins sur les balançoires.

J’étais sidéré. A chaque fois que j’ai écrit un article sur les bavures policières, il s’est toujours trouvé un lecteur pour me rappeler que les Noirs ont plus de chances de se faire tuer par d’autres Noirs. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas la question. D’abord, parce que tous les Américains ont de fortes chances d’être tués par des assaillants de la même race, et donc qu’il conviendrait de parler non d’“assassinats de Noirs par des Noirs” mais de crimes tout court.

Mais aussi parce que ce ne sont pas les Noirs, du fait de leur taux de mélanine, qui sont chargés de protéger et de servir le public. C’est la police. Depuis dix ans, j’ai réalisé des reportages dans beaucoup de quartiers pauvres et multiraciaux dans lesquels je ne me sentais pas en sécurité. Ce n’est pas pour autant que j’en suis venu à avoir peur des Noirs ou de tout autre groupe. Ces expériences m’ont en revanche amené à détester la pauvreté et la culture des armes en général, car elle porte en elle ce cocktail toxique qui alimente la criminalité et la rend mortelle.

Cette femme et moi regardions les mêmes gamins, mais nous voyons des choses très différentes.
“Qu’est-ce qui vous fait penser qu’ils deviendront des voyous ?” lui ai-je demandé. Pour toute réponse, elle a haussé les épaules. Après quoi, la conversation s’est plus ou moins épuisée. Tout un pan de la société blanche – un pan assez vaste dans lequel on trouve des mamans affables qui acceptent de parler à des inconnus noirs comme moi dans un parc – perçoit les jeunes Noirs comme une menace inhérente. Au-delà des ghettos ségrégués dans lesquels très peu de Blancs s’aventurent, la présence de jeunes Noirs semble indiquer non seulement le risque de troubles, mais leur arrivée.

“Vous n’êtes personne, voilà ce que vous êtes”

Le fait est que les enfants noirs ne sont absolument pas considérés comme des enfants. Après le meurtre de Tamir Rice – le gamin de 12 ans abattu par la police à Cleveland après que quelqu’un a signalé qu’il brandissait un pistolet “probablement factice” – un porte-parole de la police a déclaré que la faute en incombait au préadolescent. “Tamir Rice était dans son tort, a-t-il affirmé. Avec son 1,74 mètre et ses 86 kilos, il était menaçant. Il ne ressemblait en rien au petit enfant qu’on voit sur les photos. C’est un gosse de douze ans dans un corps d’adulte.”

Lorsqu’il a témoigné devant le grand jury dans l’enquête sur la mort de Michael Brown à Ferguson, le policier Darren Wilson a décrit son agresseur plus comme un animal que comme un jeune homme de 18 ans : “Il m’a regardé et il avait un visage incroyablement agressif. La seule façon dont je puisse le décrire, c’est que ça ressemblait à un démon, tellement il avait l’air en colère.”

Ce type de témoignage ne relève pas simplement de l’anecdote. Une étude publiée l’an dernier dans le Journal of Personality and Social Psychology, la revue en ligne de l’American Psychological Association, révélait que les Américains blancs surestimaient d’environ quatre ans et demi l’âge des garçons noirs de plus de 10 ans.

Ma femme et moi avons très vite remarqué à quel point les adultes se sentent en droit de gronder les enfants noirs pour des écarts de conduite insignifiants ou imaginés.

L’été dernier, l’après-midi ou je rentrais d’un reportage sur les émeutes qui ont suivi la mort de Michel Brown à Ferguson, dans le Missouri, il y avait un barbecue et un concert en plein air dans le parc de mon quartier. J’y ai emmené les enfants. C’était une journée caniculaire et mon fils faisait une bataille d’eau avec d’autres gamins. A un moment donné, alors qu’il pourchassait son principal rival, il a éclaboussé la jambe d’une dame. Elle lui a hurlé dessus comme s’il l’avait frappé avec une brique. J’ai vu toute la scène et je me suis précipité.

“Eh bien, que se passe-t-il ?” lui ai-je demandé. “Regardez ! Il m’a couverte d’eau”, s’est-elle égosillée. Je regardai. Elle était à peine mouillée. Et quand bien même… 
“Vous êtes dans un parc pour enfants, par une journée chaude, près d’un point d’eau, lui ai-je rappelé. Prenez vos responsabilités. Et arrêtez de crier contre ce gosse.
Vous n’avez pas à me dire ce que j’ai à faire, aboya-t-elle.
Et maintenant c’est contre moi que vous criez. Arrêtez.
Et d’abord, qui êtes-vous ? glapit-elle.
Je suis son père, si vous voulez le savoir.
Vous n’êtes personne, voilà qui vous êtes, fit-elle de sa voix perçante. Personne.”

Un des premiers événements que j’ai couvert à mon arrivée aux Etats-Unis a été l’enterrement de Mamie Till Mobley. Décédée à l’âge de 81 ans, c’était la mère du défunt Emmett Till. En 1955, Mamie Till envoya son fils de 14 ans, Emmett, depuis Chicago jusqu’aux campagnes du Mississippi pour passer les vacances d’été en famille. Tout en préparant ses valises, elle l’avait mis en garde : “Si tu dois te mettre à genou et t’incliner devant un blanc, fais-le de bon cœur”. Emmett n’a pas suivi son conseil. Alors qu’il se trouvait dans la petite ville de Money, dans la région du Delta, il aurait sifflé une femme blanche dans une épicerie ou lui aurait dit “Bye, baby”. Trois jours plus tard, son corps a été repêché dans la rivière Tallahatchie, avec une balle dans la tête, un œil crevé et le front enfoncé.  

Elever un enfant noir dans une société raciste représente toute une série de défis bien particuliers. D’un côté, vous voulez qu’il soit fier et confiant de son identité. D’un autre, vous devez lui apprendre qu’il est vulnérable justement à cause de son identité, tout en sachant que cette même vulnérabilité peut lui sauver la vie.

La plupart du temps, expliquer les enjeux sociaux et historiques complexes qui rendent un tel numéro d’équilibriste nécessaire n’est pas chose aisée. Faire comprendre cela à un enfant est presque impossible sans simplifier à outrance ou arrondir les angles. Un jour, pendant les 10 minutes de marche qui nous séparaient de la garderie, mon fils m’a demandé si nous pouvions prendre un autre chemin. “Pourquoi”, ai-je demandé.

“Parce que sur ce chemin ils arrêtent tous les garçons noirs”, m’a-t-il dit.
Il avait raison. Environ deux fois par semaine, nous passions devant des jeunes noirs en train de se faire fouiller ou arrêter quand nous rentrions à la maison. Il avait quatre ans, et jusqu’à ce jour, je pensais qu’il n’avait même pas remarqué. J’ai essayé de le rassurer.
“Bon, ne t’inquiète pas. Tu es avec moi et ils ne vont pas t’arrêter”, lui ai-je dit.
— Pourquoi pas ?”, a-t-il rétorqué.
Parce qu’on n’a rien fait”, ai-je répondu.
— Et eux, ils ont fait quoi ?”, m’a-t-il interrogé. A partir de ce moment, nous avons emprunté un autre chemin.

Du déni à l’éveil “racial”

Quand j’ai interviewé l’écrivaine africaine-américaine Maya Angelou en 2002, elle m’a dit que les attentats du 11 septembre 2001 avaient été vécus différemment par les Africains-Américains. “Vivre dans la terreur était quelque chose de nouveau pour de nombreux Blancs en Amérique”, m’a-t-elle expliqué. “Mais dans ce pays, les Noirs vivent dans la terreur depuis plus de quatre cents ans.” 

Le gouvernement et les médias américains “découvrent” de façon épisodique cette réalité quotidienne de la même manière que des adolescents découvrent le sexe : dans l’urgence, avec sérieux et beaucoup d’avidité, d’insouciance et d’auto-indulgence. Ils ont toujours été conscients de cette réalité et pourtant, quand d’une manière ou d’une autre ils y sont confrontés, elle les surprend. C’est comme si le récit de l’inégalité raciale, vieux de plusieurs siècles, était trop fatigant à raconter et qu’il ne méritait qu’une note de bas de page, jusqu’au jour où il refait surface de façon dramatique, comme après l’ouragan Katrina ou les manifestations de Ferguson. 

Les personnes lasses deviennent alors tout à coup scandalisées. Dans un pays qui se targue de toujours aller de l’avant, le fait de toujours faire face au même problème est ressenti comme un affront à l’identité nationale. C’est pour cela que la candidature d’Obama avait un charme si simple et exaltant pour tant d’Américains. Comme me l’a expliqué l’universitaire radicale et icône des années 70, Angela Davis, cette candidature représentait “un modèle de diversité où la différence ne fait pas la différence et le changement n’entraîne aucun changement”.

Ces deux dernières années, le quotidien violent d’une partie de la population américaine est devenu indéniable et visible aux yeux de ceux qui n’ont aucun lien direct avec cette réalité. Pourtant, rien n’a changé. Il n’y a pas eu de hausse de la violence policière. Ce qui change, c’est que les gens regardent. Et grâce à la technologie (à savoir le fait que n’importe qui peut filmer et diffuser), il y a beaucoup de choses à regarder. Dès lors, une part importante de l’Amérique blanche est outrée par ce qu’elle avait d’abord choisi d’ignorer, alors qu’une autre, de plus en plus minoritaire, mais néanmoins bruyante, refuse toujours de croire ce qu’elle voit.  

Depuis que je vis aux Etats-Unis, on ne m’a jamais tiré dessus, arrêté, emprisonné et l’État ne m’a pas porté gravement préjudice. Je ne vis pas dans les zones urbaines déshéritées où beaucoup d’Afro-Américains ont été abandonnés à leur triste sort économique. On m’a crié dessus dans un parc, j’ai emprunté des chemins différents pour aller à la garderie et j’ai parfois eu affaire à des fonctionnaires intolérants. Ces expériences sont certes désagréables mais elles n’ont pas mis ma vie en danger.

Je ne suis pas Michael Brown. Mais après tout, avant d’être abattu et que son corps soit laissé dans la rue pendant quatre heures, Michael Brown n’était pas non plus Michael Brown. Quant à Eric Garner, il était juste un homme qui essayait de vendre des cigarettes dans la rue avant de se faire étrangler [par la police] à Staten Island [New York]. Tamir Rice, lui, était un simple enfant turbulent faisant l’imbécile dans un parc avant qu’un policier bondisse de sa voiture et l’abatte en quelques secondes.

Se faire tuer par la police ou par n’importe qui d’autre ne fait pas partie du quotidien des noirs américains. Mais au vu du rapport du ministère de la Justice américain sur les forces de police de Ferguson, une chose est néanmoins évidente : ces épisodes sont de plus en plus extrêmes et fréquents. Prenons l’exemple de ce jeune de 14 ans, retrouvé par la police de Ferguson dans un bâtiment abandonné. Il s’est fait courser par un chien qui a mordu sa cheville et son bras gauche alors qu’il cherchait à protéger son visage. Le garçon affirme que les agents de police lui ont donné un coup de pied dans la tête puis se sont esclaffés. Les policiers assurent qu’ils le croyaient armé ; il ne l’était pas. Les enquêteurs du ministère de la Justice ont découvert qu’à chaque fois qu’un chien de la police mordait quelqu’un, la victime était noire.

Puis, il y a eu cet homme, jeté hors de sa maison par la police, à qui on avait signalé une altercation à l’intérieur. “Vous n’avez aucune raison de me coffrer”, leur a-t-il dit, alors qu’il se faisait traîner dehors.
“Négro, je trouverai toujours quelque chose pour te coffrer”, lui a répondu l’agent.
“Alors bonne chance”, a répliqué l’homme. Le policier a frappé la tête de l’homme contre un mur et ce dernier est tombé à terre.

“Ne tombe pas dans les pommes enfoiré, car je ne te porterai pas jusqu’à ma voiture”, aurait dit l’agent. C’est épuisant. Quand les vidéos de violence se propagent comme un virus, je ne peux pas les regarder, sauf si je dois écrire un article sur le sujet. Si je n’ai pas besoin d’être choqué c’est aussi parce que ces vidéos apparaissent de façon si régulière qu’elles n’en sont plus choquantes. Si ce n’était pas pour le frisson de voir une jeune génération naïve revivre le meilleur des traditions de la résistance antiraciste du pays, je serais désespéré.

Les altercations dans le parc, les chemins déviés pour aller à l’école, et les désagréments de la vie quotidienne ne sont que les premiers barreaux d’une échelle sans fin – un battement de tambour étouffé qui va parfois crescendo et se transforme en affrontement violent et même en embrasement social. Le printemps laissant place à l’été, le volume ne cesse d’augmenter.

“La terreur”, écrit l’anthropologue Arjun Appadurai dans son livre Fear of Small Numbers [la peur des petits nombres, non traduit], “est avant tout la peur de la prochaine attaque”. Le terrorisme ne réside pas seulement dans l’acte, mais dans le fait de se préparer à la possibilité d’être attaqué à n’importe quel moment. Chaque jour, sept enfants et adolescents sont tués aux États-Unis. Je viens juste de terminer d’écrire un livre dans lequel je choisis un jour au hasard et j’interviewe les familles et amis des disparus. Dix jeunes sont morts cette journée-là. Huit d’entre eux étaient noirs. Et tous les parents savaient que cela pouvait arriver à leur fils. Un père en deuil m’a d’ailleurs dit : “vous ne feriez pas votre boulot de père si vous ne l’envisagiez pas”.

 

Gary Younge

 

* L’auteur : Gary Younge, 46 ans, est reporter et chroniqueur au Guardian depuis 1994. Après avoir séjourné au Soudan, en Afrique du Sud et dans de nombreux pays européens, il s’est installé aux Etats-Unis en 2003. Il est l’auteur de No Place Like Home, une enquête sur l’histoire culturelle des Noirs du sud des Etats-Unis. Twitter: @garyyounge

 

Source : Courrier international

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source : www.kassataya.com

 

 

 

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer