Peut-on rire d’Ebola ?

C’est l’histoire d’un mec qui va chez le médecin. Il est Guinéen. Il a de la fièvre et ne se sent pas bien. Le docteur lui fait des analyses, et le convoque pour lui annoncer les résultats : « Monsieur, je suis obligé de vous dire que vous avez le Sida… » Le malade explose de joie : « Quel bonheur ! Merci Docteur… Moi qui pensais avoir Ebola ! »
 

 

La blague rencontre un certain succès, ces temps-ci, dans les rues de Conakry, capitale de la Guinée. Mais peut-on réellement rire d’un virus qui a déjà provoqué la mort de près de 8 500 personnes ? « Nous n’avons pas le choix, explique Oscar, dessinateur et directeur de Bingo, l’une des principales revues satyrique d’Afrique de l’Ouest. Ici, le virus est partout. Il y a des gens qui meurent tout autour de nous. En tant que journaliste, nous sommes obligés de le représenter, de le dessiner. » Les dessins humoristiques sur Ebola d’Oscar ont même pris un nom : les « ébolâneries ».

« Ils servent d’abord à détendre l’atmosphère, souffle Oscar. Puis à dédramatiser, prendre du recul et garder la tête froide. » Aujourd’hui, un simple « bonjour ! » accompagné d’une bise ou d’une poignée de main peut susciter une crainte dans les pays menacés : les risques de contamination ont bouleversé le quotidien des habitants. Constant Tonakpa, dessinateur au journal béninois Le Matinal, a, par exemple, dessiné un employé donnant un coup de pied à son patron en guise de salutations.

Dans un autre, il a représenté un jeune homme et sa belle-mère se donnant un coup de popotin, sous le regard interloqué de l’épouse officielle… Pour dessiner le virus lui-même, chacun y va de sa propre imagination. Pour Tayo, dessinateur nigérian, c’est une tâche noire, où se tiennent deux faucheuses, entourées de corbeaux. Pour d’autres caricaturistes, c’est un génie, un monstre malfaisant et rougeoyant, une bombe prête à exploser. Parfois, c’est un insecte carnivore et vorace.

Mais Ebola n’a pas toujours une figure menaçante. À l’autre bout du continent et loin des foyers d’épidémie (Sierra Léone, Guinée et Liberia), Pov, dessinateur de presse à Madagascar, ose ainsi un « Super Ebola », volant par-dessus les frontières bien gardées de l’Occident. « C’est un problème de l’Afrique de l’Ouest, explique t-il. Ici, il est plus facile de représenter Ebola qu’un accident de la route. »

Cette liberté de ton, tous les caricaturistes ne la partagent pas. « Je suis parti de Guinée en février 2014, raconte Constant Tonakpa. J’y ai énormément d’amis. Je suis très inquiet et suis très touché par les orphelins. Je ne me vois pas faire de dessins là-dessus. »

Crédits : Constant Tonakpa

Oscar, le Guinéen, limite son humour « à l’extérieur des tentes » de la Croix Rouge. Dans ses croquis, on reste en périphérie des hôpitaux, que l’on aperçoit au loin, comme pour en éloigner la douleur. Ebola permet aussi de dénoncer d’autres tragédies africaines. « C’est la stratégie du « raccrochement des événements », le fait de confronter deux choses, pas forcément liées en apparence », explique Damien Glez, dessinateur franco-burkinabé au Journal du Jeudi à Ouagadougou. Dans un dessin, Glez enveloppe un malade d’un grand préservatif : Ebola et sida, même combat !

Boko Haram, les frontières, les superstitions : tous ces éléments sont présents, de près ou de loin, dans les « ébolâneries ». Défaire Ebola par le rire ? Tayo le Nigérian y croit : « Mon but, c’est d’instruire et d’éduquer pour mener la bataille contre ce virus. Parce qu’il tue ceux qui ne savent pas s’en protéger… Il faut enseigner aux gens comment réagir, quel numéro appeler. Un dessin fait plus d’effets que mille mots. »

Grâce à Internet, les caricatures et leurs messages de prévention se diffusent heureusement bien plus vite que le virus. Lequel, d’ailleurs, serait en train de s’essouffler alors que les dessinateurs, eux…

Bruno Meyerfeld

 

Source : Le Monde Afrique

 

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