Le Qatar revoit à la baisse ses ambitions diplomatiques

Sous la pression de ses voisins du Golfe, l'émirat se démarque des Frères musulmans.

Les islamistes n'ont plus table ouverte à Doha. En demandant à sept hauts responsables des Frères musulmans égyptiens de quitter le petit émirat gazier où ils avaient fui les persécutions du Caire, Tamim Ben Hamad Al-Thani, le jeune souverain qatari, rompt avec la tradition établie par son père, auquel il a succédé à l'été 2013.

 

Le départ annoncé de Mahmoud Hussein, le secrétaire général de la confrérie, et de ses compagnons, qui a été rendu public le 13 septembre, pourrait préfigurer un réalignement de la diplomatie du Qatar, l'enfant terrible de la péninsule arabique, sur les intérêts de l'Arabie saoudite, le chef de file des pétromonarchies du Golfe. " Ils se rangent, la pression est trop forte sur leurs épaules ", confie un homme d'affaires familier des dirigeants de Doha.

En conflit ouvert avec le Qatar, d'où ils ont retiré de concert leurs ambassadeurs le 5 mars, le royaume saoudien, les Emirats arabes unis (EAU) et Bahrein exigent que le cheikh Tamim renonce au rôle de patron de l'islam politique endossé par son père, le cheikh Hamad. A la fois par affinité idéologique et opportunisme politique, celui-ci avait mis son carnet de chèques et sa télévision, Al-Jazira, au service des Frères, éphémères vainqueurs des printemps arabes. Une posture inacceptable pour les dynasties au pouvoir à Riyad et à Abou Dhabi, qui comptent de nombreux Frères musulmans parmi leurs opposants et qui, sitôt l'abdication de Hamad, ont soumis son successeur à de fortes pressions.

En sacrifiant quelques-uns de ses hôtes égyptiens, qui pourraient trouver un nouveau refuge en Turquie, l'émir Tamim cherche à désamorcer la crise à moindre coût. Il espère se dispenser d'un lâchage en règle de la confrérie, que symboliserait un renvoi du cheikh Youssef Al-Qaradawi, le télécoraniste star, hébergé à Doha depuis des décennies. Ces derniers mois, le monarque trentenaire a fait assaut d'amabilités avec le vieux roi Abdallah d'Arabie saoudite, qu'il a visité à La Mecque, durant le ramadan.

Le climat reste en revanche détestable entre le Qatar et les Emirats, comme en témoigne l'arrestation, début juillet, à Abou Dhabi, de trois prétendus " espions " qataris. Si l'aviation émiratie a bombardé au mois d'août les milices de Misrata qui assiégeaient l'aéroport de Tripoli, en Libye, c'est parce que les EAU sont persuadés que  le Qatar finance ces forces, alliées aux Frères musulmans.

Même si Riyad et Abou Dhabi décidaient dans les prochaines semaines du retour de leurs ambassadeurs à Doha, le repositionnement du Qatar devrait se poursuivre, par petites touches. Ses protégés islamistes n'ont pas confirmé les espoirs qu'il avait placés en eux, en 2011, au début des printemps arabes, comme l'a montré le renversement de Mohamed Morsi, le président égyptien issu des Frères musulmans. Doha s'est résolu à contrecœur à avaliser l'élection à la présidence d'Abdel Fattah Al-Sissi, le général putschiste, favori de Riyad. Et dans les tractations visant à arrêter la guerre de Gaza, la diplomatie qatarie a dû se contenter d'un second rôle, dans l'ombre du Caire.

Pour faire contrepoids à Al-Jazira, trop marquée " Frères ", Doha prépare le lancement d'une nouvelle chaîne de télévision, Al-Arabi Al-Jedid, dont la conception a été confiée au Palestinien Azmi Bishara, un nationaliste arabe laïc, conseiller de l'émir.

La confrérie, qui devait être un relais d'influence pour la micro-monarchie, ressemble de plus en plus à un boulet, surtout dans le contexte de la nouvelle guerre contre l'Etat islamique (EI), qui favorise les amalgames entre djihadistes et islamistes. Tamim, qui s'est rallié à la coalition anti-EI, sait qu'il devra répondre à des accusations de double jeu, lors de sa venue à New York, à l'occasion de l'Assemblée générale des Nations unies qui s'est ouverte mardi.

Il est d'autant plus tenté de rompre avec la diplomatie aventureuse de son père, que celle-ci n'a pas toujours été bien comprise par la population de l'émirat, avant tout éprise de stabilité. " La politique étrangère expansionniste de Doha a souffert d'erreurs de calcul, de critiques en interne et de pressions internationales, estime Lina Khatib, analyste au Centre Carnegie de Beyrouth. Il est probable que l'action extérieure du Qatar reste, au moins dans les prochains temps, sous la tutelle de l'Arabie saoudite. "

Ce repli se traduit par un retour aux missions de médiation, qui étaient la spécialité du Qatar jusqu'au tournant interventionniste de 2011. Fin mai, ses responsables ont obtenu la libération d'un sergent américain capturé en Afghanistan, en échange du transfert derrière les barreaux qataris de cinq chefs talibans emprisonnés aux Etats Unis.

Aujourd'hui, ils travaillent à la libération des soldats libanais otages de milices djihadistes dans l'est de leur pays. En attendant des jours meilleurs, Doha devra désormais se satisfaire de cette " niche " diplomatique.

 

Benjamin Barthe

Beyrouth Correspondant

 

Source : Le Monde

 

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