Des policiers chinois à Paris, un symbole dérangeant

Cet été, ne soyez pas surpris si vous croisez un policier chinois en uniforme sous la Tour Eiffel. En Chine, le budget annuel du maintien de l’ordre dépasse celui de l’armée pour écraser toute velléité de révolte. En France, ces policiers viendront « faire de la prévention » face aux pickpockets.

 

Cette semaine, le ministère de l’Intérieur a annoncé cette mesure surprenante – voire choquante, compte tenu de la nature du régime chinois – dans le cadre de son plan annuel pour la sécurité des touristes. « Des patrouilleurs chinois, – policiers pour la plupart – effectueront des rondes sur les sites touristiques », en collaboration étroite avec la police française.

Les voyageurs chinois en visite à Paris sont régulièrement victimes de vols, souvent accompagnés de violences, à la sortie des boutiques de luxe, devant les monuments ou au restaurant. Les autorités françaises préféreraient éviter que Paris traîne une sale réputation dans toute l’Asie.

La préfecture de police de Paris doit détailler ce plan d’ici quelques jours, mais d’ici là elle refuse d’en dire plus. Heureusement, la version francophone du très officiel Quotidien du peuple chinois donne quelques détails : il s’agirait de « huit à dix policiers chinois pouvant parler français », qui « ne seront pas armés et n’auront pas de pouvoirs d’exécution de la loi en France ».

Un rôle de traduction et d’accompagnement

Sur ce point, les syndicalistes policiers que nous avons interrogés sont formels : si les policiers chinois porteront sans doute leur uniforme habituel, pour être visibles et reconnaissables par leurs compatriotes, ils devront laisser leur arme dans leur commissariat chinois. Ils ne peuvent disposer d’aucune autorité sur le territoire français.

L’article 73 du Code de procédure pénale
« Dans les cas de crime flagrant ou de délit flagrant puni d’une peine d’emprisonnement, toute personne a qualité pour en appréhender l’auteur et le conduire devant l’officier de police judiciaire le plus proche. “ (Lire dans son contexte)

Comme tout le monde, ils ont le droit d’interpeller l’auteur d’une infraction pris en flagrant délit pour le confier à un officier de police judiciaire, mais rien de plus. Ils travailleront en permanence sous la tutelle de policiers français chargés de toute la procédure. A quoi servent-ils alors ?

‘A créer un pont culturel’, avance Patrice Ribeiro, du syndicat Synergie Officiers.

‘Informer leurs compatriotes sur la nature des dangers, même si Paris n’est pas non plus un coupe-gorge.’

Le porte-parole d’Unité-SGP Police, Nicolas Comte, complète :

‘C’est une bonne chose pour que les collègues ne soient pas trop démunis quand des ressortissants chinois souhaitent déposer plainte. Le contact peut être plus facile.’

Christophe Crepin, du syndicat Unsa-Police, est convaincu que cette idée peut ‘améliorer notre image de marque’ et de surcroît se révéler ‘une très bonne mesure pour le travail policier’ :

‘Même s’ils ne disposent pas de la coercition, ils peuvent aller au devant des collègues dans la prise en charge d’une victime. Certains touristes ne parlent aucune autre langue que le chinois. Ils pourront traduire, avoir les bons gestes, poser les bonnes questions, aller droit au but pour interpeller rapidement l’auteur des faits. La police française a tout à gagner à collaborer avec des polices étrangères pour lutter contre la criminalité organisée.’

Déjà des policiers roumains, espagnols, belges

Avant les policiers chinois, d’autres fonctionnaires étrangers ont déjà été accueillis sur le territoire pour des actions du même type.

Le traité de Prüm, signé par sept Etats de l’Union européenne en 2005 (puis élargi), autorise depuis 2008 des policiers allemands, néerlandais, roumains, belges, espagnols, etc. à patrouiller en France et assister les ressortissants de leurs Etats respectifs.

Ils étaient 28 en 2010, 43 en 2012. Cette année-là, douze policiers français se sont quant à eux rendus à Londres pour les Jeux olympiques. A l’été 2013 par exemple, sept policiers étrangers ont assisté vingt gendarmes pour sensibiliser les conducteurs européens aux règles de conduite françaises sur une autoroute, au moment des grands départs.

Pendant les dernières vacances de Noël, Manuel Valls (alors ministre de l’Intérieur) a voulu rassurer les commerçants en mettant en avant ces renforts un peu particuliers :

‘Le ministre a notamment rencontré des policiers néerlandais, espagnols ou roumains qui assistent leurs collègues français pendant les fêtes, période durant laquelle est mis en place un dispositif exceptionnel’ et ‘européen’ en direction des touristes étrangers, a-t-il précisé. Au total, vingt policiers roumains sont déployés dans la capitale afin de combattre la délinquance de ‘réseaux d’exploitation de mineurs’, selon Manuel Valls.”

Les policiers d’un régime autoritaire ?

Seule différence, les pays de l’UE qui envoient habituellement leurs troupes ont une régime démocratique… pas la Chine. Interrogés sur cette question, les syndicalistes policiers ne voient pas là de barrière éthique.

“A partir du moment où on ne leur confie pas de missions de maintien de l’ordre, ça ne pose pas de problème”, estime Nicolas Comte.

Même réponse pour Patrice Ribeiro :

“Est-ce que la France a rompu ses relations diplomatiques avec la Chine ? Non. Aux yeux de l’Union européenne, ce n’est pas une dictature. Nous, on n’est pas là pour faire de l’exégèse.”

Et Christophe Crépin, qui n’a “pas à juger les décisions du ministre ou à se prononcer sur ‘le fait que des Etats soient démocratiques ou non’”.

 

Camille Polloni
Journaliste

 

(Photo : Des policiers chinois patrouillent à Shanghai, le 20 avril 2014 (AP/SIPA)

 

Source : Rue89 ( Le 9 mai 2014)

 

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