Profanation du Saint Coran, manifs et dissolution de l’Ong Al Moustaghbel: Syndrome égyptien?

Suite à la profanation du Saint Coran, dans une mosquée de Teyaret, et aux manifestations qui s’en sont suivies, le gouvernement mauritanien a  pris deux mesures particulièrement lourdes de conséquences : l’arrestation  d’un fédéral  du Rassemblement des Forces Démocratique  (RFD) et la dissolution de l’ONG Al Moustaghbel liée au parti islamiste Tawassoul.

Celle-ci est particulièrement pénible en ce qu’elle entraîne la suspension des  œuvres de bienfaisance que cette organisation apportait aux populations les plus démunies,  et envoie, de surcroît, des centaines d’employés dans la rue. Tawassoul, parti de l’opposition dite radicale a remporté, aux dernières élections boycottées par  les autres partis de ce camp, seize sièges de députés, à l’Assemblée nationale, et beaucoup de communes, ce qui en fait la deuxième force politique du pays, après l’Union Pour la République (UPR), principal parti de la majorité présidentielle.

Le coup d’accélérateur donné par le gouvernement est  intervenu après moult hésitations, pris au dépourvu, semble-t-il, face à l’ampleur des manifestations et à la détermination de jeunes très  mobiles  et organisés. Le lundi 2 mars, ils ont, en effet, réussi à paralyser, en dépit du déploiement des forces de l’ordre, la circulation dans  le centre-ville de Nouakchott. Les sorties des ministres de la Communication et de l’Orientation islamique, avant même  que ne soient connus les premiers éléments de l’enquête relative à la profanation du Saint Livre,  ont plus contribué  à semer le doute dans l’esprit des citoyens. Le premier laissait entendre que le gouvernement ne disposait d’aucun élément fiable pour  accuser tel ou tel. Mais, peu après, devant les contradictions mises à jour et l’arrestation de l’imam de la mosquée où s’est produit l’odieux acte,  le gouvernement  affirme que « des forces politiques » sont derrière les évènements.  Et, joignant le geste à l’allusion, le parti Tawassoul est pointé du doigt. Ould Dedew, son chef spirituel,  voit, alors, toutes les associations de bienfaisance qu’il soutient mises sous  scellé. Elles sont supposées être des relais de la Daawa.

 

Casser la dynamique du Forum

De fait, quelle magnifique opportunité pour le pouvoir, que cette profanation du Saint Coran ! Une occasion, en or, de « déstabiliser Tawassoul », remarquent bon nombre d’observateurs et d’oulémas proches, non seulement, du milieu islamiste mais, aussi, de l’opposition radicale. Une espèce de remake de l’embastillement d’Ould Dedew, sous Ould Taya, pour un prétexte presque similaire, on s’en souvient. Le score honorable de Tawassoul, lors des dernières municipales et législatives, a fini de prouver ses capacités de mobilisation, son ancrage dans le pays et… la qualité de ses appuis financiers. Son retour au sein de la COD,  avec, comme principal slogan, une candidature unique pour  se donner la chance de mettre en difficulté Mohamed Ould Abdel Aziz,  dérange, au plus haut sommet de l’Etat qui  ne pouvait pas  rater pareille « occasion » – ou « prétexte » – pour  « casser  la machine  islamiste» et, partant, la dynamique enclenchée  par le Forum national pour la démocratie et l’unité, dans la perspective  de la très prochaine présidentielle.

Syndrome égyptien, donc. Les Frères musulman qui y avaient réussi à bouter  le régime de Moubarak dehors puis à gagner, haut la main, la présidentielle qui s’en suivit, récoltaient le fruit d’un immense travail social. Leur action, via diverses associations caritatives, avait permis de pallier au déficit des structures de l’Etat, particulièrement dans les services de base, éducation, santé, alimentation… Et ce sont, semble-t-il, les conséquences d’un tel même travail que  le gouvernement mauritanien redoute. Lors des dernières municipales, certains responsables de l’UPR avaient, publiquement, accusé les maires de Tawassoul de se livrer à du blanchiment d’argent dans les communes qu’ils gèrent. Une campagne de diabolisation loin d’avoir atteint les objectifs escomptés. C’est, d’ailleurs, fort de cela que le gouvernement n’a  ménagé aucun effort, pour  lui barrer le chemin vers la présidence de la Communauté urbaine de Nouakchott. 

La décision du gouvernement mauritanien n’a pas choisi son timing au hasard. S’il veut baliser le terrain, au plan intérieur, pour la prochaine présidentielle prévue en  juin ou juillet, il craint, hautement, les tentatives d’unité, au sein de l’opposition réunie au sein de la COD, renforcée  par le retour de Tawassoul, et désormais élargie aux syndicats et à la société civile. Les accusations  formulées contre Tawassoul ne viseraient qu’à  empêcher l’opposition de parvenir à son unité.

Au plan extérieur, les Frères musulmans  traversent une mauvaise passe. Fer de lance du printemps arabe, notamment en Egypte et en Tunisie, ils ont été déboutés du pouvoir, dans ces deux pays, par des contre-révolutions, grâce à l’appui, il faut le souligner, des pays occidentaux, notamment les Etats-Unis qui préfèrent des régimes laïcs. Tandis que, depuis peu, l’Arabie  Saoudite, le Koweït et les Emirats Arabes Unis, tous membres du Conseil de Coopération du Golfe, livrent une guerre, ouverte, contre leur  voisin,  le  Qatar, réputé grand argentier des Frères et soupçonné de s’immiscer dans les affaires intérieures de ces pays, c’est-à-dire, d’y soutenir les tentatives de déstabilisation menées par les jihadistes. L’Arabie Saoudite ne vient-elle de qualifier les Frères musulmans et les jihadistes de « terroristes » ? Désormais, « Tout soutien physique ou verbal à une cause en relation avec le jihad en Syrie, en Irak ou ailleurs sera puni de peines allant jusqu’à 20 ans d’emprisonnement ». Un retournement de situation à l’instigation, semble-t-il, du pays de l’oncle Sam. Des manœuvres que suit et apprécie le pouvoir de Nouakchott. Cette coïncidence des conjonctures, intérieure et extérieure, aurait-elle pu déterminer la spectaculaire mise en scène d’une si odieuse profanation ? Elle est, en tout cas, fort opportune, pour le pouvoir. Et l’on ne voit, vraiment pas, pour qui d’autre. En Mauritanie, du moins.

Dalay Lam

Source  :  Le Calame le 12/03/2014{jcomments on}

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