– Explications – Le consensus autour du réchauffement climatique et de son origine humaine aura mis plus de deux cents ans à s’imposer. Alors que certains revendiquent encore le droit d’en douter, plongée dans les racines de cette longue épopée scientifique.
Ces deux derniers siècles, l’être humain a fait un bond de géant dans sa compréhension du réchauffement climatique. De la première intuition d’un savant français de la fin du XVIIe siècle, qui observe la chaleur du soleil s’accumuler sous ses fenêtres jusqu’à la puissance prédictive des modèles climatiques développés à partir des années 1970, c’est toute une aventure scientifique qui se déploie.
Alors que certains défendent encore aujourd’hui leur droit à douter de ce consensus et contestent la légitimité des acteurs scientifiques, les Décodeurs vous proposent de remonter le fil de cette grande histoire. Un récit largement méconnu, qui permet non seulement d’éclairer les racines du consensus actuel, mais aussi de montrer comment celui-ci s’est pas à pas construit.
Quand le réchauffement du climat semblait une bonne nouvelle
Avez-vous déjà remarqué que le verre laissait passer la lumière d’un feu mais arrêtait en grande partie sa chaleur, bien plus celle du soleil ? Cette observation, inscrite par l’abbé et physicien français Edmé Mariotte (1620-1684) dans son livre De la nature des couleurs en 1681, peut sembler sans conséquences au premier coup d’œil. Elle pose pourtant les premiers jalons d’une théorie centrale dans notre compréhension actuelle du réchauffement climatique : l’effet de serre.
Au moment où il note cette observation, Edme Mariotte ne sait rien du rayonnement infrarouge, dont l’existence ne sera découverte qu’en 1800 par l’astronome britannique William Herschel. Pourtant, son intuition est la bonne. Plus d’un siècle et demi après sa mort, un autre physicien français, Joseph Fourier (1768-1830), applique sa théorie au climat.
Cependant, le but à ce moment n’est pas pour les scientifiques de comprendre ce qu’il pourrait advenir – l’inquiétude d’un réchauffement généralisé n’est pas vraiment au sommet de leurs préoccupations. Mais plutôt d’identifier d’où l’on vient, en particulier à partir de la seconde partie du XIXe siècle lorsque la théorie de l’âge glaciaire sera mise en lumière. A ce titre, le réchauffement du climat entraîné par l’effet de serre sera considéré jusqu’à la moitié du XXe siècle comme une bonne nouvelle. Quant à l’accélération induite par les activités humaines, bien que déjà observée, elle ne fait l’objet d’aucune inquiétude.
Il faut dire que, au début du XIXe siècle, les théories naturelles tiennent encore une place importante dans les débats autour du réchauffement. Certains, comme Buffon, soulignent ainsi le rôle du Soleil mais évoquent aussi l’existence d’un feu intérieur qui irradierait la Terre depuis son centre. Si l’inquiétude autour du CO2 existe déjà, la croyance en une capacité d’absorption quasi illimitée de ce gaz par l’océan, dont le chimiste français Théophile Schloesing a montré le rôle stabilisateur, éloigne pour une partie des savants de l’époque tout risque de menace.
Dans ce contexte, Joseph Fourier, lui, insiste au contraire sur le rôle de l’atmosphère dans le processus de réchauffement. Une théorie confirmée et affinée en 1856 par Eunice Newton Foote, une scientifique amatrice. Elle est la première à montrer le rôle accélérateur du CO2 dans le réchauffement du climat. Mais ses travaux, redécouverts en 2011, restent largement méconnus : ce sont les études menées par le physicien irlandais John Tyndall à partir de 1859 qui seront longtemps reconnues comme les premières à avoir démontré les propriétés de l’absorption des infrarouges par le CO2.
Quatre décennies plus tard, en 1896, la chimie viendra confirmer ces observations et mesurer avec précision l’impact du CO2 sur la température terrestre. Le Suédois Svante Arrhenius calcule ainsi que si l’on diminuait de moitié la quantité de CO2 dans l’atmosphère, cela pourrait conduire à une baisse des températures moyennes en Europe de 4 à 5 °C.
Mesurer l’influence humaine, résultat de bonds informatiques
Il faut toutefois attendre après la seconde guerre mondiale pour voir l’enjeu du réchauffement émerger réellement. Pour des raisons purement économiques tout d’abord. Aux Etats-Unis, l’Atomic Energy Commission (AEC) joue un rôle important dans l’attention nouvelle accordée au sujet. « La question du changement climatique émerge comme un problème pour défendre une solution », résume Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences et de l’environnement. Les défenseurs de l’atome voient dans la question du réchauffement climatique un moyen de promouvoir la sortie des énergies fossiles au profit du nucléaire.
Ce sont par exemple deux chercheurs liés à ce courant, Hans Suess et Roger Revelle, qui prouvent que l’absorption du CO2 par l’océan n’est que partielle en 1957, réfutant ainsi définitivement la théorie soutenue jusque-là par une partie du champ scientifique. C’est dans cette même décennie que le géochimiste Charles Keeling montre l’évolution nette des concentrations de CO2, quelques années après avoir étudié la dissolution du CO2 dans l’océan grâce aux subsides de l’AEC.
A côté du consensus autour de l’existence même du réchauffement climatique, son origine humaine commence également à se consolider, en particulier grâce aux évolutions techniques. A partir de la fin des années 1960, l’informatique connaît des progrès importants et permet de perfectionner les modèles météorologiques et climatiques, c’est-à-dire la représentation schématique de l’environnement et des phénomènes qui y prennent place.
Dans les années 1970, la modélisation occupe une place centrale dans la compréhension grandissante du climat en permettant de projeter les climats futurs mais aussi des climats passés « à une échelle bien plus large que ce qui était précédemment possible », s’enthousiasme Amy Dahan, historienne des sciences et spécialiste de la modélisation. On est désormais en mesure d’établir que les facteurs naturels ne permettent pas à eux seuls d’expliquer le réchauffement en cours, et que l’influence humaine a bien son rôle à jouer.
Des projections par ailleurs confirmées par d’autres domaines scientifiques qui évoluent eux aussi. La glaciologie va ainsi montrer grâce à des prélèvements inédits l’influence centrale de l’homme sur le réchauffement climatique. Les satellites permettent d’écarter les théories qui soutiennent que le soleil serait le principal responsable. Le consensus se renforce petit à petit, sans rencontrer de réelle résistance et dans l’indifférence du grand public.
