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Les premiers pas de ce chantier dont l’idée a germé il y a cinq longues années (mon Dieu !!!) viennent donc de se faire.

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Culture - Histoire

algerie-17octobre61Il y a cinquante ans, 300 Algériens étaient tués dans la « Bataille de Paris », menée par le préfet Papon. Le Président s'apprête à ignorer l'anniversaire de ce massacre.

Le 17 octobre, le gouvernement gaulliste de Nicolas Sarkozy ignorera le cinquantième anniversaire d'un événement meurtrier qui, enveloppé dans le silence et la confusion jusqu'aujourd'hui, éclaire de manière cruciale la relation complexe entre le passé et le présent, entre les Français et les Algériens dans la France contemporaine.

C'était dans la fin d'après-midi d'un dimanche froid, il y a cinquante ans, qu'entre 20 000 et 30 000 Algériens, hommes, femmes et enfants, se mirent à converger vers le centre de Paris.

Portant leurs plus beaux costumes et robes, prenant le métro ou le bus depuis leurs quartiers de la périphérie parisienne, les Algériens répondaient à un appel à la protestation contre plusieurs cas de violence policière ayant eu lieu contre leur communauté.

Les organisateurs avaient vivement conseillé aux manifestants de rester calmes et dignes en cas de provocation de la police. Sans succès...

Matraques, crosses et Rangers

Lorsque la nuit tomba sur Paris, les forces de police se déplacèrent rapidement vers une série de grèves organisées. Armés de mitraillettes et de « bidules » (matraques), ils se jetèrent sur les manifestants, les rassemblant en grands groupes sous les coups violents de leurs matraques (un groupe de policiers a brisé trente des cinquante matraques utilisées), de la crosse de leurs mitraillettes et de leurs Rangers.

En plus du saccage fermement contrôlé, on entendait aussi de temps à autres des coups de feu. Tout comme un policier s'en rappela plus tard, « on tirait sur tout ce qui bougeait ».

Des cadavres jetés dans la Seine

Plus tard dans la soirée, cependant, peu de choses bougèrent. Plusieurs témoins ont vu un grand tas de corps sans vie, ramassés par la police devant le fameux Grand Rex (IIe arrondissement), tandis que d'autres ont aperçu de longs morceaux de tissu étendus sur des piles bosselées, le long des trottoirs ensanglantés près de la place de l'Opéra (IXe arrondissement).

En fait, les seuls objets en mouvement étaient ces cadavres qui, jetés du haut des ponts de la ville, flottaient sur la Seine, ainsi que les bus de police qui arrêtaient avec lourdeur les manifestants pour les envoyer en centres de détention provisoire.

Trois cents morts

Loin d'offrir du répit aux manifestants, les centres (des stades pour la plupart) représentaient les arènes de la violence policière. Les Algériens devaient se frayer un passage à travers les matraques et les bâtons des policiers, de la sortie des vans jusqu'à l'entrée.


« Le Jardin des délices » de Jérôme Bosch (1503-1504) (Mus&eacute ; e du Prado/Wikimedia Commons/CC)

Une fois à l'intérieur, ils étaient confrontés à une scène digne de Jérôme Bosch (« Le Jardin des délices ») : des centaines d'hommes et de femmes, ensanglantés et mutilés. Avant que Maurice Papon, préfet de police, ne déclare victoire quelques jours après dans ce qu'il appelait la « Bataille de Paris », pas moins de 300 civils algériens étaient morts, tandis que plusieurs centaines d'autres étaient blessés, traumatisés ou toujours déportés.

Sujet d'Antenne 2 en 1996 sur le 35e anniversaire du 17 Octobre.

Ce qui est remarquable dans la « Bataille de Paris », c'est que personne ne l'ait remarquée, pendant si longtemps en France. Après un premier ballet des compte-rendus de la presse, l'histoire a connu le même sort que les victimes algériennes : elle a été enterrée et oubliée. Les raisons de cet oubli général résonnent encore aujourd'hui.

Papon, cerveau de la répression

Premièrement, le gouvernement de Charles de Gaulle s'était engagé dans un effort futile et désespéré pour vaincre le FLN, le mouvement nationaliste qui se battait pour l'indépendance de l'Algérie. La prétendue « guerre sale » était en fait, positivement épouvantable : les deux camps étaient coupables d'employer une violence hasardeuse qui réclamait la vie de milliers de civils français et algériens. Des actes de terrorisme et de contre-terrorisme ont, de plus, provoqué des vagues sur la Méditerranée qui venaient se briser sur le sol français.

Effrayés par cette marée teintée de sang, beaucoup de Français et de Françaises se sont trop vite hâtés de classer cette tentative de manifestation comme une couverture pour une action militante.

Le cerveau de cette répression policière, Maurice Papon, a exploité cette peur. Il a insisté sur le fait que la République avait vaincu l'initiative du FLN (qui avait en fait appelé à la manifestation) voulant se servir d'enfants comme boucliers et otages dans une manifestation destinée à provoquer la violence des policiers.

« La construction sociale de l'indifférence »

Comme les historiens Jim House et Neil MacMaster le notent, Papon s'est présenté avec succès à la nation comme étant le « héros qui a satisfait la mission personnelle de De Gaulle : vouloir “ garder Paris ” » (beaucoup des techniques employées par Papon contre les Algériens avaient d'abord été testées lorsqu'il était bureaucrate à Vichy, au moment où il avait déporté 1600 juifs à Auschwitz – un autre fait passé inaperçu jusqu'au procès de Papon pour crimes contre l'humanité en 1997).

Finalement, le public français avait été préparé à oublier cet évènement atroce grâce à ce que les sociologues appellent « la construction sociale de l'indifférence » et que le reste d'entre nous appellerait un processus d'abrutissement.

La spirale de violence en Algérie, ainsi que l'Etat français et la propension des médias publics à représenter les Algériens comme étant profondément « différents », ont conditionné la réponse du public français au massacre. Plutôt que comme massacre, en réalité, l'action de la police fut comprise comme un acte nécessaire d'auto-défense contre des barbares. Il leur était beaucoup plus simple de sympathiser avec les manifestants français tués par la police quelques mois plus tard lors du tristement célèbre « Massacre de Charonne », qu'avec leurs pairs Nord-Africains.


Le Pont Saint-Michel à Paris (Fran&ccedil ; ois Trazzi/Wikimedia Commons/CC)

Depuis les années 80, les historiens et les scientifiques politiques ont méticuleusement recréé les évènements du 17 octobre 1961. Ce qui s'est passé cette nuit-là ne fait désormais plus de doutes. De nombreuses organisations civiques, y compris 17 Octobre : contre l'oubli, ont longtemps marqué cet anniversaire, en choisissant le Pont Saint-Michel, duquel les manifestants algériens avaient été jetés, comme site de commémoration.

Un silence douloureusement bruyant

Et pourtant la République française, qu'elle soit dirigée par la gauche, la droite ou le centre, a toujours maintenu un silence assourdissant.

Ce silence est particulièrement et douloureusement bruyant sous le gouvernement actuel. En 2005, lorsque Sarkozy était ministre de l'Intérieur, son parti l'UMP a voté une loi qui demandait aux enseignants de discuter des avantages de la « mission civilisatrice » de la France.

Peu après être devenu Président, Sarkozy est allé à Dakar (Sénégal) et dans un discours controversé, les opinions de la loi votée plus tôt (et rapidement abrogée) ont vite trouvé écho. Son effort, créer le ministère de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité nationale, qui a finalement avorté, a largement été vu comme une action pour isoler les musulmans français, tout comme l'est la loi qui interdit le port du voile islamique en public.

Imaginez Sarkozy, sur le Pont Saint-Michel

Mais Sarkozy a le don pour les changements de bord soudains : en témoigne le rôle joué par la France en Libye. De même qu'avec la récente image de Sarkozy effectuant un salut de héros dans la ville libérée de Tripoli, imaginez l'impact du Président, se tenant devant le Pont Saint-Michel, reconnaissant les crimes commis par la France contre d'autres Nord-Africains il y a un demi-siècle.

Dans un pays où la rhétorique xénophobe est de nouveau en hausse, le geste de Sarkozy servirait de rappel décisif : ceux qui ont perdu la vie il y a cinquante ans n'étaient pas « différents » mais des hommes et des femmes, tout comme nous. Les fantômes du passé de la France pourraient bien faire écho au chant que l'on vient d'entendre à Tripoli :

« Un, deux, trois : Sarkozy, merci ! »

 

Par Robert Zaretsky

Professeur d'histoire à l'université de Houston

Traduction : Agathe Raymond Carlo

Source: Rue89

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