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Les premiers pas de ce chantier dont l’idée a germé il y a cinq longues années (mon Dieu !!!) viennent donc de se faire.
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Après la première partie de l'entretien avec M. Ahmed Ould Daddah portant sur l'incident de Diabali et la crise malienne, KASSATAYA la seconde partie qui traite principalement la géopolitique du Sahel-Sahara sous l'éclairage de la crise malienne.
Abdoulaye Diagana : Le Think Tank que vous avez créé, le Centre 4S, a organisé les 30 et 31 août 2012 à Tunis un colloque sur la sécurité dans le Sahel-Sahara, qu’est-ce qui explique, selon vous, la situation dans cette région ?
Ahmed Ould Abdallah : Nous pensons que la situation d’instabilité a plusieurs sources. Parmi elles, la mauvaise gestion des Etats ; mauvaise gestion parce que les espaces sont énormes : le Mali, la Mauritanie, le Niger, le sud algérien, le Tchad, sont des espaces très difficiles à administrer. Même si les gouvernements sont légitimes, comment gérer ces espaces ? Deuxièmement, je pense que les autorités ou disons, les services de sécurité en général - je dis sécurité au sens large du terme : police, douanes, gendarmerie-, ont, à un moment donné, sous-estimé l’importance des trafics de drogue, en pensant que ce n’est pas destiné à la région et qu’on pouvait fermer les yeux dessus. Or la drogue génère des revenus énormes, supérieurs à tout ce qu’on peut imaginer…
A.D. Et qui peuvent même concurrencer les budgets [sécurité] de certains Etats…
AOA : Et qui concurrence… Les bakchichs que les barons de la drogue donnent sont supérieurs aux budgets des services de sécurité dans plusieurs de nos pays. Donc, il y a fondamentalement une source d’instabilité dans toute la région. Il faut donc une coopération régionale entre les Etats qui ont les moyens de le faire et entre leurs services ; et entre tous et les Etats de la région. Ce que je crains c’est cette façon ou ce risque de vouloir monopoliser la gestion de la crise du Sahel par trois ou quatre pays…
A.D. Lesquels ?
AOA : L’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger. Cette crise couvre du Cap-Vert jusqu’au Soudan, jusqu’à la Mer rouge. Donc, si nous voulons la gérer au mieux, si nous ne voulons pas qu’elle s’internationalise davantage, il faut s’ouvrir.
A.D. Alors, justement dans les conclusions du colloque que vous avez organisé à Tunis, vous avez demandé une approche inclusive qui associe, je cite, « les pays concernés ou intéressés » par cette situation et le cas de l’Algérie reste un peu énigmatique à ce propos en ce sens que la doctrine algérienne c’est la non intervention de son armée au-delà des frontières nationales mais dans le même temps, ce pays qui se veut une puissance régionale refuse l’intervention des armées occidentales, n’est-ce pas un peu demander le statu quo ?
AOA : Si nous ne voulons pas de troupes occidentales, et il n’y a aucune raison pour qu’il y en ait, mais pour cela - je rappelle aussi que ces troupes occidentales ne veulent même pas venir- mais si elles ne veulent pas venir et surtout si nous ne voulons pas qu’elles viennent, nous devons nous organiser pour éradiquer les causes de la crise et de l’instabilité.
AD : L’Algérie ne veut pas intervenir au-delà de ses frontières, qui va le faire alors ?
AOA : C’est pour ça qu’il faut que l’Algérie intervienne mais aussi il faut qu’on demande l’appui de pays comme le Nigéria. Et ce n’est pas une question d’intervention mais d’approche politique d’abord. Personnellement, je pense qu’avant de penser intervention militaire il faut d’abord penser coopération régionale, entre la CEDEAO et les pays non membres de la CEDEAO. Il ne faut pas oublier que 60% du budget de la CEDEAO est payé par le Nigeria et 20% par le Ghana, soit 80% du budget par les deux pays, comme on dit, anglophones. On ne peut quand même pas ne pas les associer. Et comment ne pas associer un pays comme le Tchad ?
AD : Qui a notamment une armée aguerrie en termes de gestion de crises ou de guerre dans le Sahara ou dans des zones aussi désertiques que le Mali...
AOA : … Mais moi je ne reviens même pas à l’utilisation de la force maintenant mais aux pays concernés ou intéressés. Le trafic de drogue, de cigarettes et d’armes traverse le Tchad ; le Tchad est concerné et c’est un pays producteur de pétrole, il a envie de paix et de sécurité. ! Il faut associer le Soudan ! Vouloir quatre pays et exclure les autres ne peut pas, ne peut plus marcher !
AD : Toujours au cours du colloque du centre 4 S, vous avez demandé la traçabilité des moyens mis en œuvre dans le cadre de la lutte contre l’instabilité dans le Sahel-Sahara, est-ce sous entendre que la gestion n’a pas toujours été transparente ?
AOA : Parfaitement. Attendez. Mon expérience et celle de beaucoup de mes collègues qui ont assisté -il y avait quand même trois anciens représentants spéciaux du Secrétaire Général des Nations Unions, des diplomates, des analystes, des militaires- il ne faut pas que ce conflit au Sahel, et en particulier que la crise malienne, soit une source de revenus qui alimente le conflit. La guerre entraine la guerre pour trouver de nouveaux revenus à tel ou tel groupe, à tel ou tel individu. C’est pour cela que les attributions, les allocations budgétaires internationales mais aussi nationales doivent être suivies pour s’assurer que nous ne finançons pas le statu quo au la perpétuation de la crise. Et c’est la nature humaine malheureusement ; ce n’est pas spécifique au Sahel. On l’a vu en Afghanistan, en Somalie et dans d’autres crises où… Prenez le cas de la Colombie en Amérique Latine, une révolution qui se dit marxiste-léniniste depuis les 1964-1965 et qui continue aujourd’hui. Tout le monde sait que c’est surtout sur la drogue et d’autres commerces que les FARCS...; même si leur idée de base se défendait, on ne comprend pas aujourd’hui en 2012 que ça puisse continuer.
AD. Et pour le cas du Sahel-Sahara, a qui le manque de traçabilité a-t-il bénéficié ? Des rumeurs persistantes évoquent la cas de billets de banque marqués qui se sont retrouvés dans le portefeuille d’une ancienne première dame de la région, ça a bénéficié à qui surtout, ce manque de traçabilité ?
AOA : Le manque de traçabilité est à plusieurs niveaux. Au niveau national, le budget de défense, de sécurité et de lutte contre le terrorisme, peuvent, et c’est légitime, se gonfler quand il y a une menace nationale. On le comprend ! Mais il ne faut pas que ce soit une fin en soi et il faut qu’il y ait une transparence à ce niveau d’abord. Le deuxième cas c’est au niveau de l’aide internationale ; celle-ci, pour la lutte contre l’insécurité, ou d’ailleurs au niveau humanitaire, ne doit pas être une source de revenus qui encourage une perpétuation de la crise.
AD : Il ne faut que certains en fassent une rente, à peu près ?
AOA : Pas à peu près, une vraie rente de situation. Troisièmement, et c’est très grave, on l’a mentionné dans le communiqué de Tunis, c’est le paiement des rançons. C’est devenu un véritable business.
AD : Comment s’accorder sur ce point, comment éviter que des pays comme la Suisse ou l’Espagne refusent de payer ?
AOA : Il y a deux choses : l’Union Africaine, mais surtout les Nations Unies ont pris des résolutions ou des recommandations condamnant le paiement des rançons…
AD : Mais ça c’est le principe
AOA : C’est le principe et c’est la législation internationale. Ceci étant, il est très difficile pour une démocratie, de regarder de l’autre côté quand un citoyen est pris en otage…
AD : Et surtout quand elles sont tributaires des agendas électoraux aussi
AOA : Oui. Mais il y a quand même des pays qui ne négocient pas…
AD : Officiellement
AOA : Non. Ni officieusement ni officiellement. Le Royaume Uni, l’Australie, le Canada ont une position claire : ne pas négocier. Et j’ai vécu des situations où j’ai vu des britanniques se faire exécuter en Somalie, leur pays n’a jamais accepté de négocier. Ni le Canada. Un britannique d’ailleurs a été exécuté au Mali, ils ne négocient pas. Mais je ne dis pas que c’est la seule solution. Est-ce qu’il faut prendre une assurance ? Il faut laisser… je comprends le souci des familles et celui des démocraties mais la prise d’otages est devenu une vraie économie parallèle dans le Sahel parce que si l’on considère les radicaux qui se battent dans la région, entre 500 et 600 comme le disent les chiffres de nos gouvernements, et que en moins de 5 ans, ils ont plus de 150 millions de dollars, par tête d’habitant ça fait des revenus énormes ; sans parler de drogue, de cigarettes et d’autres activités encore.
AD : Plusieurs sources concordantes évoquent la présence de pays étrangers aux côtés des protagonistes de la crise malienne : le Qatar, l’Arabie Saoudite, le Burkina Faso ou encore la Suisse et la Mauritanie aux côtés du MNLA, ça fait beaucoup d’intervenants, qu’en est-il au juste et comment en sortir ?
AOA : Entre la réalité et la rumeur il y a une très grande différence. Très sincèrement, je ne pense pas que des pays comme la Suisse, l’Arabie Saoudite, la Mauritanie ou le Qatar vont financer la déstabilisation d’un pays ; je suis certain que la Suisse n’entre pas dans ce jeu…
AD : Et si vous deviez dire la même chose sans le costume du diplomate ?
AOA : Très sincèrement, je peux imaginer que le gouvernement mauritanien ait pu avoir des problèmes avec Amadou Toumani Touré, mais je ne vois pas le financement d’un coup d’Etat par exemple pour la Suisse. Moi je peux vous parler de Suisse parce que j’ai vu toutes ces rumeurs disant que la Suisse soutient le MNLA, je ne pense pas que le gouvernement Suisse puisse financer l’éclatement d’un pays ; je ne pense pas que l’Arabie Saoudite le fasse ou la Mauritanie ; à moins qu’il y ait un aveuglement, parce que l’effet de contagion, surtout sur nous Mauritaniens, est immédiat. Si…
AD : Vous ne faites pas dans le politiquement correct là ?
AOA : Absolument pas. Non je ne fais pas du tout…
AD : Mais certaines hypothèses disent que ce serait une façon de sous-traiter la lutte contre le terrorisme islamiste justement dans la sous-région aux groupes rebelles du MNLA, présentés comme plus laïcs on va dire ?
AOA : ça c’était une idée qui était peut-être fondée, [à savoir] que pour se débarrasser du colonel Khaddafi- qui avait de toute façon une rébellion contre lui- des services, des individus ou des gouvernements auraient recommandé aux Touaregs de l’abandonner en contrepartie d’une aide dans leurs pays d’origine ; il y aurait donc eu un marché…Vous abandonnez Khaddafi et on va vous aider dans vos pays d’origine.
AD : Puis on compte sur vous pour lutter contre le terrorisme islamiste dans la sous-région…
AOA : Puis on compte sur vous. Mais, il s’agit de spéculations qui ont l’air logique, surtout la première partie, c’est-à-dire abandonner Khadaffi. Parce que depuis les années...
AD : Ils ont surtout traversé plusieurs pays pour se retrouver au Mali sans avoir été désarmés alors que ceux qui se sont retrouvés au Niger l’ont été…
AOA : Oui, ça c’est l’argument de Amadou Toumani Touré et il a raison sur un point, quand il dit qu’il n’a pas de frontières communes avec la Libye ; ceux qui sont venus chez ont traversé plusieurs pays avant. Mais ça c’est le passé ; je ne pense pas personnellement que le…
AD : Un passé qui reste terriblement présent…
AOA : Il reste présent mais je pense qu’il peut y avoir eu des erreurs politiques, par exemple, monter des gens contre un régime, en l’occurrence celui d’ATT…
AD : Et la situation vous échappe…
AOA : ça c’est très possible. Mais je pense que le but premier, en tout cas s’il y a une vraie idée, c’était de séparer Khaddafi de ses combattants loyaux. Parce que Khaddafi n’avait plus d’armée depuis 30ans. Il comptait sur les Sahéliens dont les gouvernements ont aussi une lourde responsabilité en laissant leurs nationaux se battre sous des drapeaux étrangers et dans des pays étrangers. Nous payons pour cela aujourd’hui.
A suivre
Entretien réalisé par Abdoulaye Diagana pour Kassataya
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source : www.kassataya.com
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